Le tarot de Dionysos

Interprétations Daimonax ©

 

 

INTRODUCTION (3/5)

L’architecture interne du tarot (1/3)

Char de BacchusUne question préliminaire doit être posée, bien avant l’analyse lame par lame du tarot : existe-t-il une structure qui ferait du tarot une unité, avec une cohérence interne forte ? Ou au contraire a-t-on affaire à un ensemble disparate et hétérogène, une collection d’images qui n’ont pas forcément de liens entre elles ?

La coexistence apparente entre des sources chrétiennes, d’autres venues de l’imaginaire médiéval, de l’astrologie et d’autres encore plus obscures ferait plutôt choisir le second terme de cette alternative. Mais l’existence de deux paires solides, s’opposant fortement deux à deux, Pape-Papesse (ou Jupiter-Junon dans d’autres versions) et Empereur-Impératrice, plaide pour la première possibilité et invite à l’explorer plus avant. Incitation renforcée par la présence, dans la plupart des versions (dont celle de Marseille), d’une paire curieuse d’une carte sans nom et d’une carte sans numéro, ou encore par des inversions de postures, comme entre le Bateleur et le Diable, ou par des sortes de doublets, comme la Tempérance et l’Etoile qui manipulent les mêmes accessoires, et bien d’autres relations par l’image ou par le nom qui trahisent des liens entre ces éléments figurés.

Le modèle sans doute le plus pur du tarot – ou le plus achevé – est celui présentant le plus de relations et de liens symboliques entre les cartes qui permettraient, en confirmation, de les disposer selon une structure cohérente, comme on ferait avec les pièces d’un puzzle ou les fragments d’une pièce archéologique. Le modèle marseillais classique du tarot, le plus connu, sera retenu comme ensemble de départ pour la recherche d’une structure interne, pour les raisons exposées plus haut.

Bien des auteurs passés ont recherché la structure du tarot dans la numérologie. Plusieurs tentatives ont été faites, sur les traces d’Eliphas Lévi, en cherchant à plaquer le tarot sur un symbolisme juif, à coups de tétragramme, d’étoiles de David, d’arbre des séphirots ou de chandelier à sept branches. Les quelques morceaux cohérents de ces tentatives, pour bien des développements artificiels ignorant trop souvent l’image des lames, s’arrêtant sur leurs seuls nombres, ne parviennent pas à convaincre de la pertinence des schémas proposés, malgré le ton affirmatif employé et une certaine solidité d’ensemble apparente.

L’hypothèse de départ, qui présuppose une numérologie dans la structure de cet ensemble reste encore ouverte, malgré ces premiers errements. Les recherches sur cette numérologie sous-jacente au tarot doivent maintenant plutôt se fixer sur la seule Antiquité classique, et en premier lieu sur les doctrines pythagoriciennes – du moins dans leurs survivances ou leurs réinventions tardives –, abandonnant le monde juif et sa Kabbale, qui n’ont rien donné de probant, malgré la ténacité de quelques auteurs, inspirés surtout par leur nouvelle théologie kabbalo-judéo-catholique, sorte d’occultisme savant, qu’ils tentaient d’étayer à l’aide du tarot.

Les dix points de Pythagore

Les disciples tardifs du maître de Crotone, raconte-t-on, arboraient comme symbole de reconnaissance un triangle constitué de dix points sur quatre lignes, exprimant le principe de l’addition et de la réduction « théosophiques » : 1 + 2 + 3 + 4 = 10, pour l’addition ; puis 1 + 0 = 1, pour la réduction.

A partir de ce traitement arithmétique au sein du système décimal, la doctrine pythagoricienne, ou se réclamant tardivement d’elle, avait ramené tous les nombres entiers possibles à l’un des éléments de la décade première.

Avec une première série montante, donnant 1, 3 ,6 , 1.
1 => 1
2 = 1 + 2 => 3
3 = 1 + 2 + 3 => 6
4 = 1 + ... + 4 => 10 = 1+ 0 => 1

Suivie d’une série descendante symétrique, donnant 1, 6, 3, 1 :
4 = 1 + ... + 4 => 10 = 1+ 0 => 1
5 = 1 + ... + 5 => 15 = 1 + 5 => 6
6 = 1 + ... + 6 => 21 = 2 + 1 = 3
7 = 1 + ... + 7 => 28 = 2 + 8 => 10 => 1

Puis une série constante avec 1, 9, 9, 1, apparaissant comme la somme des deux premières :
7 = 1 + ... + 7 => 28 = 2 + 8 => 10 => 1
8 = 1 + ... + 8 => 36 = 3 + 6 => 9
9 = 1 + ... + 9 => 45 = 4 + 5 => 9
10 = 1 + ... + 10 => 55 = 5 + 5 => 10 => 1

Tous les nombres entiers, une fois additionnés et réduits avec cette méthode, se ramènent à l’un de ces 10 éléments, ramenés à 4 éléments, par un 1, un 3, un 6 ou un 9 (cf. la preuve par 9 pour les divisions). Cet aspect remarquable du système décimal ne pouvait qu’impressionner les Anciens, pour qui l’univers, le « cosmos » était régi par les nombres, principes premiers de toute chose, qui pouvaient alors voir là la clé universelle de toute connaissance, et même une essence divine. Construire un ensemble à partir de ces considérations numérologiques serait alors créer un ensemble parfait, un « cosmos » en miniature, et dès lors ils ont dû être nombreux à tenter en secret de telles entreprises. La structure du tarot de Marseille est sans doute issue de l’une d’elles.

Certains commentateurs anciens du tarot (Papus fut sans doute le premier) avaient bien pensé que là pouvait se trouver une piste sérieuse pour structurer l’ensemble du tarot, ayant remarqué que la somme des quatre unités ou retours à l’unité constaté pour les nombres 1, 4, 7, 10 donnait 22 (1 + 4 + 7 + 10), le même nombre que celui des lames majeures.

Mais au lieu de rester dans une logique pythagoricienne et de s’appuyer sur l’ensemble iconographique du tarot tel qu’il nous est parvenu, ils ont tenté, ensuite, de structurer ces 22 éléments sur des modèles inspirés d’abord du judaïsme, suivant en cela la doctrine de l’occultisme telle que l’avait fixée Eliphas Lévi, sans se soucier des indices pouvant figurer sur les images du tarot. Ni sur l’ensemble complet du jeu, contenant 78 cartes, divisées en deux séries, les 22 atouts, ou « arcanes majeurs », et les 56 « arcanes mineurs », eux-mêmes divisés en quatre couleurs : bâton, coupe, épée et denier, de 14 cartes chacune, comptant la décade et les quatre figures Roi, Dame, Cavalier et Valet.

Le nombre total de 78 cartes n’est certes pas une « décade » pythagoricienne, mais il est surprenant que les anciens commentateurs n’aient pas remarqué que le nombre d’éléments manquants pour parvenir de manière parfaite à 100 (la décade multipliée par elle-même), est justement de 22... La base du jeu est donc bien (néo)pythagoricienne, et non juive, où il faut considérer les cartes des couleurs (les figures et la décade), les « mineures », comme « simples », valant « 1 », et les atouts, les lames « majeures », comme valant le double, c’est-à-dire « 2 », soit 22 éléments multipliés par 2, ce qui amène au total : 56 cartes mineures + 22 majeures de valeur double, soit 44 unités, donnant 100 après l’addition, le 10 x 10, prolongeant dans une dimension supérieure la décade première.

Pour affermir cette approche, il n’y a qu’à constater la division en quatre couleurs sur un carré de dix unités de côté, dont chacune séparément exprime aussi cette conception que la décade est issue du nombre quatre, avec ses quatre figures (dont la dernière n’est pas de la même classe sociale que les trois premières), suivies des nombres de 1 à 10 ; décrivant bien la relation pythagoricienne entre le 4 et le 10, les quatre figures et les dix cartes simples.

L’existence du jeu de 52 cartes, plus ancien selon certains historiens, fragilise cette approche, par la présence de trois figures au lieu de quatre (et par l’absence des 22 lames majeures). Certes, la division des couleurs se fait aussi par quatre et chacune contient une décade également. La structure de jeu présente en réalité une organisation calendaire, avec ses 52 semaines divisées en quatre saisons de trois mois (les trois figures) –  à chaque carte correspond alors une semaine, les trois figures étant les premières semaines de chaque mois de chaque saison. Le total donne finalement 52 (semaines) x 7 (jours), soit seulement 364 jours. D’où probablement les deux « jokers », faisant le 365e jour et au besoin le 366e jour pour les années bissextiles (un « jour des fous » ?). Beaucoup d’indices et d’arguments existent pour reconnaître dans ce jeu un ancien calendrier julien détourné de sa fonction première, réutilisé comme jeu de société par le peuple.

Une source calendaire et une source pythagoricienne ont pu donner chacune deux ensembles distincts, qui, par leur forte ressemblance formelle, ont subi une contamination, peut-être réciproque, telle une duplication des figures Roi, Dame et Valet sur un mode identique (sans qu’il soit possible de dire dans quel sens), et ont été détournés ou réinventés en jeu de cartes pour le divertissement, au point de faire oublier leur objet premier et leur origine. L’existence parallèle du jeu de 52 cartes, même plus ancien dans cet usage, n’empêche donc nullement de considérer cette base pythagoricienne du tarot comme probable, et donc tenter de répartir les cartes en fonction de celle-ci.


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