Le tarot de Dionysos

Interprétations Daimonax ©

 

 

INTRODUCTION (2/5)

Etat des connaissances et des hypothèses sur le tarot

Char de BacchusDepuis longtemps déjà, une abondante littérature consacrée au tarot, ainsi qu’aux pratiques divinatoires associées, encombre les rayons des librairies, généralement ceux dédiés à l’« ésotérisme ». La lecture de ces ouvrages laisse la sensation qu’un certain consensus s’est établi depuis longtemps sur la plupart des figures et de leurs interprétations. Voire que plus aucun doute n’est permis sur leur sens, les auteurs modernes reprenant les commentaires des précurseurs de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe siècle, tels Eliphas Lévi1 ou Papus2, souvent religieusement, et par la suite se copiant mutuellement, avec un art consommé de la paraphrase. Néanmoins, parfois quelques remarques judicieuses, certains détails soulignés avec perspicacité complètent ces études passées, même si leurs exégèses restent discutables dans leur ensemble.

Les interprétations avancées par les pères fondateurs de l’occultisme ou leurs continuateurs, pour cohérentes qu’elles paraissent, ne sont malheureusement que spéculations intellectuelles de personnes au tempérament mystique, à la recherche de sens cachés derrière des symboles obscurs, à la manière des néoplatoniciens, espérant décrypter le message ultime d’une connaissance universelle léguée par de grands initiés du passé, qui leur ouvrirait une nouvelle dimension spirituelle. Ces commentaires et analyses reflètent avant toute chose leurs croyances et conceptions morales ou religieuses, en raison même de la démarche retenue, celle d’une quête spirituelle – généralement présentée comme telle. Bien des interprétations publiées de ces symboles intéresseraient surtout les psychanalystes, qui peuvent y voir là une forme spontanée du test de Rorschach.

A la recherche des origines du tarot

La piste des alchimistes

Beaucoup de ces ésotéristes ont cherché l’origine et l’explication des figures du tarot dans les milieux savants de la fin du Moyen Age, par exemple du côté de l’hermétisme et de l’alchimie, très en vogue au début de la Renaissance dans cette mouvance christiano-néoplatonicienne qui animait les cercles intellectuels – et également ceux du XIXe siècle, principalement dans les loges maçonniques. Mais les savants, les lettrés de cette époque constituaient une toute petite élite, connaissant parfaitement le latin et le grec ancien et les auteurs anciens, ayant accès aux grandes bibliothèques royales ou ecclésiastiques, dépendante pour cela de protecteurs puissants, souvent capricieux, sous la menace permanente d’une Inquisition féroce. Le Corpus alchimique grec, par exemple, n’existait qu’en un ou deux exemplaires en France3 et son accès était très restreint. Le caractère éminemment populaire du tarot est très loin du milieu social huppé et limité où se sont développées les philosophies alchimique, hermétique et néoplatonicienne, qui avait plutôt comme mode d’expression ou de transmission les livres rares ou les décorations symboliques de quelques riches demeures, avec un très fort élitisme non seulement spirituel mais aussi social.

 
La maison dite « d’Adam et Eve » au Mans, édifiée par le médecin de Louis XIII, également astrologue,
et peut-être alchimiste d’après Fulcanelli (in les Demeures philosophales).

Seul le mythe alchimique de la pierre philosophale transformant le plomb en or a été populaire, mais les textes techniques ou philosophiques de l’alchimie restaient, eux, pratiquement inaccessibles. De plus, ces manuscrits anciens et ces livres rares édités par la suite sont rentrés dans ces prestigieuses bibliothèques bien après l’apparition du tarot, et surtout aucune des figures de ces ouvrages n’a le moindre rapport avec celles du tarot. Pour légitime que fut cette piste de l’alchimie et des mystiques qui l’accompagnaient, après examen elle ne peut qu’être rejetée, bien que la force de cette conviction ait parfois poussé certains auteurs de jeux de tarot à adjoindre tardivement quelques symboles tirés de l’alchimie.

La kabbale juive

Eliphas LéviEliphas Lévi (illustration ci-contre), à la suite de Court de Gebelin, avait recherché une enseignement ésotérique ancien à ce jeu symbolique et tenté de trouver dans la tradition juive et sa kabbale, en chrétien convaincu, la clé de ces arcanes, les deux systèmes, alphabet hébreu et lames majeures du tarot, reposant sur le même nombre de vingt-deux. Cette concordance rendait cette hypothèse d’étude tout à fait légitime. Mais les sens donnés aux 22 lettres par le Sepher Jetzirah, livre de la tradition juive ayant la symbolique des nombres et des lettres pour sujet, n’ont aucun rapport avec les images du tarot, même en forçant les sens. Si bien que ce grand esprit, cette grande plume littéraire de l’occultisme a totalement réinterprété les lettres hébraïques à partir du tarot tel qu’il le comprenait alors, afin de faire coïncider de manière artificielle ces deux traditions dans une reconstruction intellectuelle par ailleurs brillante et cohérente.

Même s’il y a un lointain lien avec la numérologie antique, connue depuis les Sumériens et popularisée très tôt en Occident par les pythagoriciens, il s’agit de deux traditions trop différentes, sinon les coïncidences symboliques entre le Sepher Jetzirah et le tarot auraient été nombreuses et nettes, indiscutables, au-delà de ce seul nombre de vingt-deux, qui n’est au final que l’unique point commun. Certes, la Provence a été une terre d’accueil pour les juifs durant certaines périodes agitées du Moyen Age, et la possibilité d’une influence de la tradition judaïque pour le tarot n’est en rien absurde. Mais, comme pour d’autres sources du tarot, cette influence apparaît limitée et très partielle, décelable peut-être, avec une part de doute importante, sur quelques faibles détails de certaines lames ; dans ce cas, ces emprunts peuvent être rangées parmi les « contaminations » ultérieures. Cette origine supposée est donc des plus douteuses et ne peut fournir d’explication générale pour le tarot, comme l’avait tenté Eliphas Lévi.

Mais au moins Eliphas Lévi, après Court de Gebelin, avait vu juste en affirmant que ces allégories constituent un livre en images avec une forte cohérence interne – sorte d’aide-mémoire pour des personnes ne sachant pas obligatoirement lire ou écrire, de tradition orale –, lié à au moins une tradition « initiatique » antérieure à l’apparition du tarot en tant que jeu de cartes.

L’hypothèse cathare

Parmi les autres hypothèses émises, une origine cathare a été défendue par quelques auteurs, comme Philippe Camoin, qui a réédité dernièrement une ancienne version du tarot de Marseille (avec Jodorowsky). Aussi séduisante soit-elle en raison de la proximité dans le temps et de son étendue géographique méridionale, cette origine ne peut guère être retenue, car le principe même de la « figuration », humaine qui plus est, est totalement contraire à la doctrine spirituelle des albigeois, très exigeante et très rigoureuse. Et les inquisiteurs auraient allègrement utilisé le tarot, ou des représentations allégoriques liées à leur doctrine, comme pièces à conviction supplémentaires contre cette hérésie venue du bogomilisme bulgare. Ce qui n’a pas été le cas. Du reste, le tarot (et son art divinatoire) est totalement absent des procès de sorcellerie, menés par l’Inquisition.

L’Egypte des pharaons

L’origine égyptienne (pharaonique) du tarot, qui fut avancée dès le XVIIIe siècle par Court de Gebelin, a été très longtemps en vogue, surtout dans les milieux maçonniques. Et même chez Eliphas Lévi et Papus, mais elle est totalement fantaisiste ; il a fallu beaucoup d’imagination de la part de ses partisans pour la défendre. A part une ou deux coïncidences douteuses de formes simples, il n’y a rien de sérieux. Le sphinx de La Roue de la Fortune, qui est le premier mis en avant pour étayer cette thèse, est ailé, ce qui est typiquement grec (puis romain), et non égyptien. Il faut alors considérer la barbichette égyptienne du sphinx de la lame 10 de la version Conver du tarot de Marseille, éditée aujourd’hui par Philippe Camoin, comme un ajout malheureux de l’imprimeur enpruntée à cette croyance ; eet appendice pharaonique est absent sur la version éditée par Grimaud.

Cette hypothèse d’une source égyptienne vient sans doute de l’appellation « tarot des bohémiens », puis de l’équivalence entre « Bohémiens » et Gitans, dont le nom indiquerait qu’ils venaient d’Egypte, à une époque où les mystères, la magie de la civilisation du Nil et des pyramides impressionnaient fortement les imaginations, après les conquêtes napoléoniennes qui avaient vu la naissance de l’égyptologie.

Eliphas Lévi imaginait ainsi qu’un savoir transmis par Dieu aux patriarches avait pénétré en Egypte par le biais de Joseph, « expert en interprétation des songes », pour devenir le mythique Livre de Thot. Lequel savoir « divin » Moïse aurait appris plus tard dans les temples et aurait transmis aux juifs lors de l’Exode sous la forme d’un alphabet, et de la Kabbale. Mystérieusement sauvé, ce livre hiéroglyphique de Thot serait revenu en Europe par le truchement des Gitans, les Bohémiens, sous la forme d’un tarot primitif. Son disciple spirituel Papus osa même une reconstitution de ce tarot à base d’art égyptien. Bel effort pour tenter de concilier, d’un côté, sa théorie d’un lien étroit du tarot avec la Kabbale juive et, de l’autre, la croyance en vogue sur cette source pharaonienne. (Illustration : Le Chariot revu par Eliphas Lévi.)

Cependant, cette origine géographique ne peut être totalement rejetée a priori, mais elle ne concernerait que l’époque romaine tardive, ou certains cercles coptes, et non l’Egypte pharaonienne. Car par « origine romaine », il faut entendre : venu de la civilisation romaine impériale dans toute son étendue géographique et culturelle.

Les plus anciens exemplaires connus

Les hypothèses des cathares ou des alchimistes médiévaux étant écartées, la piste juive aboutissant à une impasse, courants mystiques pourtant proches dans le temps, et l’égyptienne pharaonienne s’avérant fantaisiste, une origine purement médiévale est aujourd’hui largement défendue par les historiens sérieux, du moins prudents.

Les plus anciens exemplaires connus d’un tarot datent du milieu du XVe siècle ; ils proviennent d’Italie du Nord et sont assez éloignés du tarot de Marseille classique – ils n’ont même pas toujours le même nombre de cartes. Jusqu’au XVIIe siècle, bien des versions seront éditées un peu partout, en France et en Italie principalement, avec des figures souvent différentes ou ordonnées autrement, ou portant des noms différents aussi.

Les plus anciens jeux de tarot conservés sont des œuvres d’art, qui ont été réalisées pour quelques princes ou notables, et peut-être aussi spécialement conçus pour eux. Ces quelques versions s’inspirent d’un jeu populaire, mais n’en sont pas obligatoirement une copie conforme, surtout s’il fallait les « personnaliser », qu’ils se distinguent de ceux du peuple pour flatter la vanité de leurs commanditaires et révéler les talents d’artiste de leurs concepteurs. Malgré leur remarquable ancienneté, ces versions luxueuses venues d’Italie ne sont pas d’un grand secours pour reconnaître nettement l’origine du tarot.

D’autres versions très anciennes des XVIe et XVIIe siècles, plus populaires, par leur diversité même, et aussi par bien des maladresses et approximations des dessins, paraissent dérivées de quelques modèles premiers recopiés sans grande rigueur, créant des sous-modèles avec leur filiation, dont les principaux points communs se retrouvent aussi dans le tarot de Marseille. La destination même de ces jeux, fabriqués seulement pour jouer aux cartes et non pour « transmettre » scrupuleusement un message symbolique – ni être une marque de luxe –, explique à elle seule ces imprécisions, flottements et autres libertés prises avec les modèles. La tâche de reconstituer à partir de toutes ces versions, par filiations, un modèle original apparaît à ce stade très ardue, avec des résultats incertains.

La version de Marseille pourrait faire partie des plus tardives, faute d’exemplaires aussi anciens conservés, les plus vieux documents datant du XVIIIe siècle. A cet argument fondé sur une absence de documents s’ajoute celui d’une certaine perfection dans la réalisation des gravures, dans les proportions et la précision du dessin, plus proche de la Renaissance que de la figuration médiévale. Mais cette assurance dans l’exécution peut au contraire être la marque d’une date très ancienne du modèle primitif, en suggérant une tradition iconographique bien établie et surtout précise, aboutie, une maturité acquise depuis longtemps, qui fait un peu défaut dans les autres versions plus anciennes conservées par ailleurs, plus « approximatives ». Et loin de ne dater que du XVIIIe siècle, cet art très Renaissance des proportions et du trait permettrait au moins de remonter au XVIe siècle pour la version marseillaise du tarot.

Tous ces différents tarots connus ne datent réellement que depuis que l’impression en série a permis leur reproduction en grand nombre – après ces œuvres d’art italiennes sur parchemin –, afin d’en faire un objet de divertissement populaire. Avant cette révolution technologique, cette série d’images symboliques existait sûrement déjà – une certaine constance entre les différents tarots le laisse supposer –, pour des usages plus limités et sur un autre support, non encore identifié, dont certains exemplaires ont dû fournir le modèle premier. La multiplicité des versions dès le XVe siècle montre qu’un original avait déjà subi plusieurs séries d’altérations et de modifications successives, sur plusieurs générations, en se diffusant largement dans le même temps. Cette constatation permet donc de remonter plus haut encore l’origine de cette série iconographique que ce que les versions qui nous sont parvenues indiquent par la mode vestimentaire.

Parmi toutes ces versions anciennes, qui présentent bien des divergences entre elles pour certaines cartes, malgré bien des doutes, celle de Marseille s’est imposée d’elle-même à l’« opinion » (doxa) comme étant la plus pure, la plus ancienne. Ce ne sont malheureusement pas les documents matériels parvenus jusqu’à la connaissance moderne qui peuvent le prouver, mais ce modèle marseillais occasionna au moins une abondance de commentaires et de recherche dans les détails que n’ont pas vraiment permis, ou seulement par contrecoup, les autres versions connues. Quelle que soit la valeur de ces interprétations, elles ont toujours laissé entendre que les autres versions anciennes du tarot sont dérivées du modèle marseillais, ayant perdu lors de leur reproduction certains éléments importants ou acquis d’autres superflus sans signification. A chaque fois seulement quelques cartes divergent ici et là du modèle marseillais, et pas toujours les mêmes, et par la proportion générale des éléments constants entre tous les tarots, le tarot de Marseille s’impose soit comme le modèle premier, soit comme la synthèse achevée des autres variantes. La seconde proposition soulève une grosse difficulté : il aurait en effet fallu que l’auteur de ce tarot connût tous les autres et en sélectionnât les points les plus constants entre eux, les plus significatifs. La première reste la plus plausible.

L’étude menée ici s’appuiera donc d’abord sur le tarot dit de Marseille, à partir de deux versions, la « classique », éditée par Grimaud (appelée ici indistinctement « le tarot classique » ou « le Grimaud »), et celle éditée aujourd’hui par Philippe Camoin avec Jodorowsky (appelée « le Camoin »), bien que toutes deux soient issues des ateliers de François Conver à Marseille ; sans perdre de vue les autres versions, bien entendu.

 


1 Dogme et Rituel de haute magie.
2 Le Tarot des Bohémiens.
3  Des manuscrits copiés en Crête sur des modèles byzantins et achetés à Venise pour le compte de Henri II (voir les notices des différents tomes publiés des Alchimistes grecs, Ed. Les Belles Lettres, « Collection des universités de France Guillaume Budé »).


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