Le tarot de Dionysos

Interprétations Daimonax ©

 

 

III. – Silène et la domina dans le tarot (5/8)

3 et 4. L’Impératrice et L’Empereur (3/3)

Au stade de cette enquête, vu l’origine dionysiaque reconnue avec ces premières cartes étudiées et la cohérence interne des figures entre elles, le geste que fait L ’Impératrice du tarot, enlaçant son blason, doit être rapproché de celui vu sur la fresque pompéienne ou dans les variantes connues de cette scène. La position des ailes de l’aigle est par ailleurs conforme aux positions des bras du Bacchus de la série, et en premier lieu à Pompéi.

  

Le passage du dieu au blason, en tant qu’objet, a un intermédiaire possible avec le masque de Dionysos, tenu par une femme semblable sur un relief bachique de Naples, qui sera discuté plus loin à propos des lames 19-Le Soleil et 15-Le Diable.

La version Grimaud de L’Impératrice comporte un détail sans doute altéré, une sorte d’aile sur le côté droit de la carte, que le Conver-Camoin a « corrigé » par un ornement de colonne régulier, impossible à exploiter pour l’instant. D’autres lignes sinueuses sur sa robe peuvent être aussi rapprochées du code graphique des serpents stylisés du tarot, mais rien n’est assuré en l’état.

L’Empereur

Cette lame reprend bien des éléments de la précédente : un trône semblable à celui d l’Impératrice, même sceptre pouvant être dérivé du thyrse, même aigle, placé sur le côté du trône, mais avec une autre position des ailes, bien plus conforme à l’héraldique. Si l’Impératrice est bien la même femme que la parèdre de la villa des Mystères, cet empereur, son complément masculin, serait Dionysos lui-même, si celui-ci n’avait déjà été présent, après la substitution, sous la forme de l’aigle du blason, présent sur chacune des deux images. De plus, la barbe blanche est peu compatible ici avec l’image de Bacchus, toujours jeune et insouciant dans le tarot.

Les historiens reconnaissent ici un souvenir de l’empereur Charlemagne – qui a dû prêter certains de ses traits –, pendant que les ésotéristes identifient tous cet empereur comme étant Zeus Jupiter, sur son trône olympien, en compagnie de son double animal, l’aigle. La position assise du personnage a aussi été rapprochée du symbole astrologique attribué à la planète Jupiter. Autant d’éléments séduisants, d’autant qu’une peinture romaine de Pompéi reprend la position générale sur ce trône pour le Mariage de Zeus sur l’Ida.

La manière dont Zeus tient son sceptre de la main gauche présente bien des similitudes avec la façon dont L’Empereur du tarot tien sa ceinture ; et la coiffe sur la fesque présente la même forme générale que le casque de L’Empereur. A cela on peut ajouter la présence du jeune Bacchus au pied du trône, là où le tarot présente le blason à l’aigle. L’équivalence entre Bacchus et ce blason défini avec L’Impératrice se retrouve donc à l’identique ici.

Le dossier serait clos, avec une sortie du bachisme pur à partir de cette lame vers d’autres dieux ou cultes, s’il n’y avait un autre modèle romain, très proche aussi, qui met en scène le jeune Bacchus.

Sur ce relief, le sceptre de Bacchus est évidemment un thyrse, mais il tend l’autre bras, approchant son canthare d’une œnochée penchée. Si le geste de L’empereur tenant sa ceinture répond aussi bien à la main de Zeus que de Bacchus tenant leur sceptre, son autre bras, brandissant le sceptre-thyrse, est bien plus conforme à ce dernier modèle qu’au Mariage de Zeus sur l’Ida. Les points communs entre ces deux œuvres (position générale et coiffe de fête sur la tête qui descend sur la nuque) sont sans doute dues à l’identité du moment représenté, dans une situation et une posture stéréotypées, où le marié sur son trône attend son épousée.

Ce relief romain associe le thyrse – la ligne droite, symbole masculin – et le canthare – le cercle, féminin –, les deux formes complémentaires, qui sont rassemblées en une seule avec le sceptre de L’Empereur, quoique surmonté d’une croix, et de l’Impératrice, par contamination probablement. Le besoin d’associer la coupe et le thyrse en un seul objet dans une seule main a conduit l’imagier à concevoir ce thyrse différent dans son traitement que celui reconnu précédemment avec Le Bateleur ou Le Monde, ou plus classique sur Le Chariot, cartes pour lesquelles ce besoin synthétique n’a pas dû être nécessaire.

La tête de Bacchus est ornée de lierre sur le relief, couronne de feuilles que l’on retrouve dans son traitement stylisé habituel de pointes triangulaires, aussi bien pour L’Empereur que pour L’impératrice, sur le même graphisme que sur la 11-La Force. Et le ruban qui descend sur la nuque de Bacchus est bien conservé sur le casque de L’Empereur, expliquant sans doute cette forme peu habituelle pour ce couvre-chef impérial.

Cependant, sur le tarot ce n’est pas le jeune dieu séduisant qui trône, mais un personnage âgé, à barbe blanche, aux caractéristiques semblables au Pape, auquel il fait symétrie, avec une équivalence dans le domaine temporel de l’autorité exprimée pour le spirituel avec Le Pape. Le seul personnage de la suite dionysiaque qui peut se substituer au dieu dans certaines fonctions est le sage Silène, son ancien précepteur, comme Bacchus s’est substitué à ce vieux satyre pour Le Bateleur par rapport au stuc de la villa Farnésine. Dionysos est « présent » avec l’aigle de l’écusson sur L’Impératrice, et sur l’Empereur il représente la base de son pouvoir, sa légitimité en termes de féodalité, le « double » animal du trône.

Le trône de Bacchus sur le relief possède aussi son « double » animal avec la panthère, qui se retrouve dédoublée avec la décoration des pieds du siège, et orientée dans le même sens que l’aigle du blason situé au même endroit sur L’Empereur.

Cette équivalence permet de voir dans les nombreuses figurations de Dionysos sur une panthère une métaphore du dieu sur son trône nuptial ; ce qui expliquerait les positions souvent déséquilibrées du dieu, improbables pour chevaucher un animal, mais tout à fait conformes aux attitudes alanguies de Bacchus assis.

 

L’équivalence entre la panthère et le trône est confirmée par l’archéologie et la découverte du trône de Bolsena, en miettes au fond d’une ancienne fosse, qui servait aussi pour le système des égouts et de l’adduction d’eau. Pour ce qui a pu en être reconstitué, chaque face présentait un félin comme accoudoir, sans doute une panthère, chevauché par un Amour ailé. Cette pièce daterait de l’affaire des bacchanales relatée par Tite-Live, et ce mundus a été détruit volontairement et incendié à la même période que la terrible répression orchestrée par le consul Postumius. C’est la thèse que défend Jean-Marie Pailler, qui a travaillé sur le site, mais qui n’a pas convaincu Robert Turcan1.

De la panthère à l’aigle

Un détail du trône de L’Empereur permettrait d’expliquer le remplacement de la panthère par l’aigle, un détail légèrement plus net sur la version Conver-Camoin, qui présente une tête stylisée, pouvant être rapprochée à celle des griffons, ces fauves ailés à tête de rapace. Parmi les partie authentiquement romaines du trône de Bacchus de la collection Borghese, conservé au Louvre, les corps ailés de deux griffons rejoignent l’art décoratif qui se devine sur le siège de L’Empereur. Le têtes de ces panthères cornues ne sont dues qu’à la pure fantaisie du sculpteur restaurateur du XVIIIe siècle.

L’information intéressante qui ressort de tout cela est la présence de deux griffons, ou félins ailés, sur les côtés latéraux du trône bachique, dont les éléments ont été en partie conservés sur le tarot, telle la tête de l’un des deux, ou d’une façon moins directe en figurant des ailes sur les côtés, pour L’Empereur sous la forme d’un blason ; et peut-être est-ce là l’explication de l’aile déformée sur le côté du siège de L’Impératrice.

Le glissement de la panthère traditionnelle, résumant dans cette forme le trône bachique, jusqu’à cet aigle du blason de L’Empereur s’explique avec le passage par des formes intermédiaires, hybrides, du fauve ailé et du griffon. L’emblème aquilin collant parfaitement à la figure de L’Empereur, c’est cette dernière forme qui a subsisté, et qui a servi, dans un second temps, à remplacer le Bacchus dans les bras de la prêtresse principale, la domina-Impératrice.

Silène remplaçant Bacchus sur son trône a de la sorte acquis des caractères du maître de l’Olympe, et cela n’a pas dû échapper à l’imagier, qui en a joué pour masquer Silène mais sans en rajouter. Cette concordance prend sens avec la fonction éducative de Silène, sorte de substitut paternel pour l’éducation des princes. Mais le moment rituel du mariage, comme à l’origine, a perdu son sens, sinon jamais Silène n’aurait pris la place du jeune marié. Ce qui importait en premier à l’imagier, c‘était de dédoubler son couple dominant le rituel, répéter la présidence de Silène et de la domina sur l’initiation des mystes, et la substitution du Bacchus jeune marié en Silène s’est opérée sans perdre les traits premiers, la scène et ses emblèmes ne répondant plus du tout à des références au mariage du temps du dessin.

L’œuf

Philippe Camoin, en travaillant sur les anciens exemplaires du Conver, a relevé un détail peint à la main (et non dans la gravure) sur L’Empereur, qui l’oriente vers une interprétation alchimique : un œuf est en effet suggéré, et même dessiné sous l’aigle. Il n’en fallait pas plus pour que, enfin, il puisse voir là une image déviée de l’alchimie, dont la littérature se répand sur l’« œuf philosophal ».

L’œuf n’appartient pas qu’à la tradition alchimique, il se retrouve aussi en première place dans le théogonie orphique telle que le transmet le papyrus de Deverni2, avec la figure de Protogonos. Quelques informations parcellaires laissent supposer que, parmi les interdits alimentaires, celui de consommer des œufs était important. Bien des images de l’œuf sont aussi connues des fouilles du Cabirion de Thèbes, sanctuaire dédié aux initiations des Grands Dieux Cabires, culte à « mystères » qui par ailleurs a bien des affinités avec l’iconographie dionysiaque3.

Enfin, on connaît aussi des figurations de Dionysos barbu tenant à la fois son canthare et un œuf, sur des terres cuites venues de Béotie (le musée du Louvre en compte plusieurs exemplaires dans sa collection), ce qui peut suffire ici pour expliquer autrement qu’avec l’alchimie la présence d’un œuf caché sur cette carte, car il serait en totale conformité avec la liturgie orphico-dionysiaque, pour le peu qu’on en connaisse. Cela étant, la possibilité d’un ajout tardif du graveur, pensant, lui, à l’alchimie, n’est pas à écarter et invite à la prudence sur ce détail.

Modes d’altération

Que ce soit un modèle avec Zeus, et Bacchus à la base de son trône, ou un autre avec Bacchus, et sa panthère sous le siège, la composition générale est identique ; celle du tarot reprend bien le schéma défini ici par les artistes romains, et non un modèle médiéval. L’Empereur du tarot diffère sensiblement du modèle avec Bacchus en présentant un homme d’âge mûr, barbu, un peu à l’opposé de la jeunesse du dieu séduisant. Cela peut s’expliquer par les substitutions fréquentes dans l’iconographie dionysiaque entre Dionysos et Silène, comme ce fut relevé ici à propos du stuc de Farnésine et le Bacchus du Bateleur, ou encore entre le Dionysos jeune et le Dionysos mûr (comme entre L’Amoureux et le vase d’Amasis). Derrière l’Empereur se trouve donc soit le souvenir d’une représentation religieuse de Silène en maître de cérémonie, en couple avec la domina, la mater du thiase ou grande prêtresse des initiations (voir plus loin à propos du Pape et de La Papesse), soit d’un Dionysos mûr, d’un bacchant plus âgé, soit encore il s’agit d’une superposition entre un Zeus sur l’Ida et le modèle du Bacchus sur le relief, qui s’est traduit in fine par Silène, seul personnage barbu d’âge mûr du thiase. Si d’autres exemples de superpositions se retrouvent plus loin dans le tarot, ce serait sans doute l’hypothèse la plus solide, celle qui prendrait mieux en compte la substitution entre Bacchus et le blason à l’aigle.

Malgré des altérations assez fortes et une réinterprétation tardive évidente, en rapport avec la société médiévale ou avec le souvenir mythique de Charlemagne, ces deux images du tarot ont conservé bon nombre des détails signifiants, avec une étonnante fidélité tant pour ce qui est des gestes et position de l’Impératrice ou même de l’Empereur, reconnaissables sur des modèles romains liés au bachisme, que pour la composition générale, de face ou de profil, assis sur un trône, avec emblèmes associés.


1 Voir Liturgies de l’initiation bacchique à l’époque romaine (Liber), « Mémoires de l’Académie des belles lettres » (tome XXVII)-Editions de Boccard.
2 Voir le Papyrus de Deverni - chercher auteur, les Belles Lettres, coll. « Aux sources de mythes ».
3 Voir Cabiriaca, Michel Daumas, Editions de Boccard.

III. – Silène et la domina dans le  tarot (4/8) :
3 et 4. L’Impératrice et L’Empereur (2/3)
Digression dionysiaque sur la parèdre du Bacchus de la villa des Mystères et les orgia.



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