Le tarot de Dionysos

Interprétations Daimonax ©

 

 

III. – Silène et la domina dans le tarot (4/8)

3 et 4. L’Impératrice et L’Empereur (2/3)

 

Digression dionysiaque
sur la parèdre du Bacchus de la villa des Mystères
et sur les orgia

Le geste important que fait cette femme à l’identité controversée est d’enlacer de son bras droit le jeune Bacchus, ou plutôt le jeune bacchos tout juste remonté de la fosse, comme cela a été avancé lors de la digression dionysiaque autour du Pendu du tarot. Les recherches précédentes sur cette parèdre de Bacchus n’avaient jamais quitté le domaine mythologique, et ont balancé entre Ariane, lors de ses noces avec le jeune dieu, ou Sémélé, sa mère, sur l’Olympe, lors de son apothéose, réduisant l’identité de cette femme à cette seule alternative.

L’Iliade relate que Thétis accueillit dans ses profondeurs marines le jeune dieu affolé par les persécutions de Lycurgue contre son thiase et lui-même : cette scène répond autant à cette histoire qu’un Bacchus fou amoureux d’Ariane lors de ses noces ou épuisé par l’épreuve d’avoir cherché sa mère au fond des enfers pour l’élever si haut. L’opposition entre les partisans d’Ariane, dont Paul Veyne, et ceux de Sémélé, avec Gilles Sauron dans les traces de Paul Boyancé, a en effet interdit toute autre voie de recherche. Néanmoins, ce débat a mis sur la table bien des arguments intéressants et a suscité des recherches iconographiques poussées pour une mise en série. Gilles Sauron, dans son ouvrage la Grande Fresque de la villa des Mystères (Ed. Picard, coll. « Antiqua »), a ainsi relevé ces deux pièces intéressantes pour la comparaison, un camée et le dessin d’une monnaie :

Sur le camée ci-dessus à gauche, on reconnaît en haut le personnage barbu ithyphallique, comme un double ou faisant partie du Bacchus, alors qu’à droite c’est apparemment Silène qui assiste à ce moment de tendresse. Une statuette conservée au musée Louvre, relevée aussi par Gilles Sauron, décline le même modèle, mais en le surchargeant avec la panthère et le canthare afin d’en faire un bibelot complet, falsant perdre par ces ajouts sa valeur théologique en modifiant la position de l’un de ses bras.

Les motivations des artisans ou des destinataires de ces objets ne sont pas les mêmes, du bijou intime ou de la fresque dans une pièce privée, avec des intentions religieuses, à la pièce de monnaie ou au bibelot décoratif, bien plus profanes, des glissements de sens ou des pertes sont à prendre en considération avant de lier trop étroitement ces femmes enlaçant Bacchus ; que dans certains cas l’intention soit de figurer le couple amoureux de Dionysos et d’Ariane doit donc être acceptée, mais ne peut être étendue à toute la série, ou seulement dans le cas de polysémies.

Dans la digression dionysiaque consacrée au Bacchus de la villa des Mystères, il avait été posé que le jeune homme était d’abord un bacchos, ayant subi l’initiation à l’image de Bacchus, tout juste remonté de la fosse, avec sa sandale perdue et sa cordelette au pied en sitgmates ; et au moment où, comme pour l’oracle de Trophonios en Béotie, il vient deprendre place non sur le trône lui-même comme le relatait Pausanias pour Lébadée, mais sur son côté.

Parmi les personnages mythologiques que pourrait figurer cette femme, aux côtés d’Ariane et de Sémélé, et Thétis, Mnémosyme, Mémoire mère des Muses, n’est pas à exclure non plus : cela devient le trône de cette Titanide car occupée par elle. Cependant, cete possibilité s’éloigne trop du contexte bachique en général pour l’époque de la fresque pour être la première des hypothèses étudiées.

Le rôle de cette femme dans ce contexte apparaît semblable à celui des prêtres de Trophonios – le grands prêtre de Trophonios à Lébéaée l’était aussi de Dionysos –, recueillir la parole et les émotions du jeune initié, le réconforter, le « remettre sur pied ». Et parmi les bacchantes cette fonction revient naturellement à la première d’entre elles, la domina rencontrée déjà avec La Papesse. Et c’est ce tendre geste d’enlacement qui résume à lui seul la fonction de cette prêtresse et le moment rituel où la télété, l’« accomplissement », vient de se réaliser.

Sur L’Impératrice du tarot de Marseille, le bacchos a disparu pour un écusson avec un aigle, substitution problématique car, durant l’Antiquité, jamais Dionysos n’a eu une forme d’oiseau, l’aigle restant l’emblème exclusif de son père Zeus – un blason similaire est posé sous le tône de L’Empereur. Le thyrse, présent sur la plupart des scènes romaines en étant soit planté, soit posé sur les genoux de Bacchus, est passé dans l’autre main de L’Impératrice, habillé en sceptre roman.

La main gauche de la parèdre

La version Conver-Camoin du tarot a conservé, pour cette main tenant le sceptre-thyrse, quelques détails peu compréhensibles, comme une lune, une brindille ou une feuille, introduisant un registre végétal pour cette partie. Ces éléments sont trop altérés pour être indentifiables, mais leur présence indique que ce sceptre est venu se substituer à autre chose, de nature végétale probablement.

A cet endroit, pour cette main, la fresque de la villa des Mystères présente un détail en apparence anondin, mais dont la place sur cette mégalographie, centrale au sein de la scène centrale, centre de gravité de toute la fresque, justifie une étude plus avancée.

Toutes les descriptions parlent d’une sorte de nœud que ferait, machinalement, cette femme, Ariane ou Sémélé, sans y penser, avec les plis de son voile. Soit le geste le plus anodin et dépourvu de sens, mais pas de spontanéité, pour la figure centrale auprès de Bacchus, ce qui est peu probable en réalité vu les détails signifiants relevés ailleurs, comme autant d’allusions compréhensibles par les initiés du thiase de cette demeure. La méthode ordinaire de dissimilutation est la polysémie possible avec des effets optiques, et ce qu’elle tient en sa main n’est peut-être pas un pli de son voile, même s’il y ressemble énormément, avec la même couleur, au point que le profane ne voit que cette possibilité.

Les plis ne sont guère esthétiques, alors que le peintre fait œuvre de raffinement avec les drapés, ils ressemblent du reste davantage à des craquelures qu’à des plis d’un voile, un peu comme s’il s’agissait d’une pâte et non de textile. Quelle chose, dans un contexte dionysiaque, appartenant à la liturgie des initiations, pourrait être figurée de manière dissimulée au centre de cette fresque, donc sur laquelle pèse une obligation de secret, et qui serait à sa place dans la main de cette prêtresse ? 

C’est la scène contiguë, discutée déjà lors de la digression dionysiaque du Silène de Pompéi, qui peut orienter la recherche, ne serait-ce que par la relation établie entre Silène et la domina avec Le Pape et La Papesse. Cette présentation de la cruche (skyphos) à un satyre avait été comparée avec une série de céramiques grecques et le vers 470 des Bacchantes d’Euripide : « (Lui) Regardant, (moi) regardant, et il donne/montre les orgia. »

Les orgia

Le contenu du canthare et celui du skyphos de Silène à Pompéi contiennent donc ce que que la liturgie dionysiaque appelle les orgia. A l’occasion de la digression dionysiaque sur Silène et les deux satyres, la série des coupes grecques avait fait apparaître comme constante le regard du destinataire plongeant dans le récipient, et comme variants le regard de celui qui présente la coupe, mais aussi les inclinaisons de celle-ci, de verticale à horizontale, et les situations statiques ou frénétiques liées à la danse.


Selon les cas, les notices des musées parlent de libations, quand le canthare est trop penché ou horizontal, ou d’une offrande, d’une invitation à boire le contenu. Dans chacun des cas, il y a pourtant la même constante du regard plongeant vers cette coupe, ce qui oblige à n’y voir qu’une scène avec diverses variations. L’hypothèse des archéologues, qui semblait une évidence jusque-là, était que ces coupes contenaient du vin, d’où ces deux possibilités : offrir à boire ou faire une libation. Cette contradiction a invité certains chercheurs à se contenter de l’expression prudente « présentation du calice ».

L’analyse de la série réserve des surprises parallèles à ces variations de position, plus encore par la façon de le manipuler, sans précaution, en équilibre, au cours de danses très agitées...

 

Dans tous ces cas, si le contenu du canthare avait été liquide, il se serait renversé dès les premiers instants ; pour une boisson sacrée consacrée au dieu honoré sur ces images, les acrobaties faites dans sa manipulation relèveraient du sacrilège, à risquer ainsi, par négligences coupables, de le renverser... Ces anomalies sont trop répétitives et variées, quoique revenant au même à chaque fois, pour ne pas être intentionnelles et contenir un message, une allusion à destination des bacchants. Cela concerne naturellement le contenu du canthare... qui ne se renverse pas, quelle que soit la manière dont on le manipule. Parfois les peintres ne manquent pas d’humour pour signifier cette qualité des orgia dans le canthare, de ne pas se renverser, comme ce Dionysos arrivant sur un char avec son canthare à la main, alors qu’une outre aurait logiquement permis d’acheminer sans risques du vin avec ce moyen de transport sur des chemins cahoteux.

Certains peintres sont même allés plus loin dans la figuration de ce canthare au contenu qui ne se renverse pas, en osant représenter son contenu, qui ne se comporte pas comme un liquide mais bien comme une pâte – à moins de mettre cette aberration sur le compte de la maldresse du peintre, ce qui est improbable vu la qualité de son trait.

Les orgia dans le canthare ou le skyphos de Silène ne sont donc pas du vin mais une pâte, sans doute d’origine végétale, et ce que tient cette parèdre de Bacchus à Pompéi n’est pas son voile chiffonné mais bien la seule et unique représentation des orgia bachiques, située logiquement au centre absolu de la fresque, le détail qui semblait le plus anodin s’avère alors comme l’un des plus précieux que puisse offrir cette mégalographie. Quelle est la nature de cette pâte, sa recette ? Ces questions éloigneraient trop des deux cartes du tarot étudiées ici et sont renvoyées aux annexes dionysiaques prévues pour cet essai.

Faute de reconnaître ce que la femme d’un modèle ancien tenait en sa main, l’imagier en a conservé quelques lignes et mis ce sceptre-thyrse à la place, déjà chargé de sens pour lui. Le secret des orgia anciens devait être perdu pour que l’imagier n’ait pu être plus clair sur ce que tenait cette femme, mais il lui semblait important qu’elle tienne de la même main un insigne de sa fonction.

Après l’équivalence établie entre la domina de la villa des Mystères (et d’ailleurs) et La Papesse du tarot, celle supposée entre Le Pape et le Silène accompagné des deux satyres – et la bacchante dansant nue –, cette nouvelle réminiscence dans le tarot des personnages de cette fresque, avec L’Impératrice maintenant, est bien la marque d’une seule et même tradition dionysiaque entre le tarot et cette villa pompéienne, mais avec presque 1 500 ans d’écart !


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