Le tarot de Dionysos

Interprétations Daimonax ©

 

 

II. – Les bacchantes du tarot (1/3)

Après la série sur le jeune homme du tarot, partant de la lame 1, passant par la 6 et la 7, dans la première moitié (voir structure du tarot dans l’introduction) pour sauter à la 12 dans la seconde moitié, l’ordre d’étude des lames abordées dans cette partie suivra le chemin symétrique à celui suivi dans le premier chapitre. A la première, la lame 1-Le Bateleur, répond à l’opposé la dernière, la 21-Le Monde ; suivent, en symétrie avec L’Amoureux et le Chariot, La Tempérance et L’Etoile (qui seront étudiées ensemble), dans la partie inférieure, pour sauter dans la première moitié à la lame 11-La Force.

21. Le Monde

Les différences entre les deux versions étudiées ici sont minimes, le Conver à droite rend seulement un peu mieux les crotales, castagnettes en bois, dans la main droite de la danseuse.

La baguette que tient la femme de cette carte fermant le tarot est exactement la même que celle figurée sur la carte ouvrant la série, Le Bateleur. Elle avait déjà été assimilée au thyrse de Bacchus et des bacchants pour Le Bateleur : il s’agit donc bien ici d’une bacchante, se donnant nue à la danse, un poncif de l’art romain.

L’écharpe de la bacchante

Mais ce n’est peut-être pas suffisant pour affirmer de manière certaine que le tarot figure ici intentionnellement une bacchante exécutant une danse en l’honneur de Dionysos le Libérateur. Il y a cependant un élément très important qui permet de reconnaître sans risque d’erreur une bacchante suivant une initiation : la pièce longue et étroite de tissu dont elle est parée. Là encore, la villa des Mystères de Pompéi, à représenter les mêmes rites, livre un modèle de cette danseuse nue, de dos cette fois, avec des cymbales,mais surtout avec la même étoffe posée sur l’épaule gauche, exactement comme sur Le Monde du tarot.

 

Or cette pièce de tissu a manifestement un sens très important dans cet acte d’initiation, a valeur de sacrement. La couleur jaune du Grimaud est plus conforme à la couleur safran de Pompéi que les couleurs fantaisistes de la reconstitution opérée par Camoin et Jodorowsky.

Cette étoffe relie par ailleurs les deux scènes contiguës sur la mégalographie pompéienne, car, sur la gauche, une jeune femme à demi nue est agenouillée et se repose sur les genoux d’une nourrice (reconnaissable à son demi-décolleté), sur lesquels est aussi posée cette écharpe. Dans un premier temps, la future bacchante (ou venant de subir quelqueépreuve initiatique) va chercher un réconfort auprès d’une nourrice – les bacchantes sont aussi des « nourrices » de Dionysos –, pour une sorte de confession ; la nourrice, pendant ce temps, prépare la coiffure pour la danse et déshabille la jeune femme. Et c’est cette dernière que l’on voit danser à côté. Sans pouvoir l’affirmer avec certitude, cette bacchante paraît enceinte, ce qui aurait des conséquences sur l’interprétation à donner à cette scène.

Le cadre et le mundus

Pour tous les observateurs, le contexte général est totalement chrétien, médiéval, avec les quatre évangélistes encadrant cette couronne, une mandorle végétale. Bien des porches romans et gothiques sont ornés de cet ensemble, mais ils ont le Christ comme figure centrale, « le Christ en gloire ». Cette observation appelle une remarque concernant les formes allégoriques des quatre évangélistes, celles-ci sont en effet une reprise, une transposition d’une symbolique grecque, dont la sphinge est la synthèse : des flancs de taureau pour le travail, des pattes et des griffes de lion pour le combat, des ailes d’aigle et une tête humaine pour l’intelligence et l’âme. Le doute sur l’origine chrétienne de ce cadre devient alors légitime. Un dernier indice permet de trancher : le nom de la carte, Le Monde.

Il faut faire pas mal d’acrobaties intellectuelles pour décrypter sur cette carte une conception globale du monde, une cosmogonie. Le nombre quatre transposé par ces quatre figures, pierre angulaire de la construction du tarot (voir la structure du tarot dans l’introduction), pourrait certes servir de base à une telle démonstration, mais cela serait du domaine des réinterprétations postérieures, par analogie ou coïncidences heureuses. C‘est encore les sources anciennes et le monde du bachisme qui vont apporter l’explication.

Le premier lieu consacré aux bacchanales à Rome (un bacchanal), sur l’Aventin, était d’abord un temple souterrain dédiée à Cérès (assimilée à Démèter), un ancien silo à grain enterré, ou un édifice construit sur ce modèle. Ce temple souterrain avait pour appellation le mundus. Bien naturellement, dans la pensée ancienne ce lieu devait être un monde, un mundus, en abrégé, caractérisé par une forme carrée surmontée d’un dôme émisphérique, avec un orifice en haut pour accès. Cette architecture associait ainsi le carré et le cercle, le cube et la voûte céleste. Par la suite, ce terme a été réservé, dans ces cadres religieux, pour désigner des temples souterrains destinés aux initiations, bachiques essentiellement.

Il faut comprendre le nom de cette carte comme désignant ce mundus, juste francisé, avec son architecture associant le cercle au carré, avec aux quatre coins les formes de la sphinge grecque comme bornes soutiens du dôme. Le format des cartes du tarot, pour ces vingt-deux figures, étant un double carré, la plan du mundus a été étiré en conséquence, pour aboutir à cet ovale de la couronne – typiquement romaine dans son style – et au rectangle général.

Une androgynie ?

Un détail de cette carte que certains « tarotologues » ont relevé mérite, pour une fois, attention : le visage de cette bacchante a des traits masculins, détonant avec les autres visages féminins du tarot.

 

Cette caractéristique peut naturellement être mise sur le compte d’une maladresse du graveur, d’autant que la version Conver-Camoin montre un visage réellement féminin. Mais ce n’est pas la première fois que cette interrogation se pose avec des représentations de bacchantes. Un sarcophage étrusque de Tarquina se distingue également par une bacchante avec des traits masculins, et qui est dépourvue de poitrine. Ce caractère androgyne du visage de la bacchante du Monde n’est donc peut-être pas dû à une maladresse du graveur.

Modes d’altération

S’il y a bien une cosmogonie dans cette image, c’est à sa source, dans le plan architectural propre au mundus, mais le nom de la carte ne vient pas d’une volonté explicative du monde qui serait dans l’image, mais directement du nom du lieu de culte, avec une bacchante dansant en son centre. Le seul trait chrétien est de n’avoir que des genres masculins pour les quatre formes, la tête de femme ayant été remplacée par l’image d’un ange.

Cela n’exclut pas, cependant, chez le concepteur premier du tarot, l’existence d’une intention seconde, par-dessus l’évocation du temple mundus et de son architecture, de présenter « le monde du tarot » : les quatre évangélistes-formes de la sphinge sont disposés comme les quatre couleurs du tarot (bâton, coupe, épée, denier), et cette bacchante dans sa couronne végétale circulaire étirée au centre de la composition est alors l’« âme » de l’ensemble des vingt-deux atouts disposés en son centre, comme dans le plan général reconstitué dans l’introduction. Ce qui révélerait que l’architecture générale de ce jeu, qui dans l’introduction a été reliée d’abord au néopythagorisme, est une transposition du plan du mundus idéal, comme une déclinaison détaillée de celui-ci.

Et les auréoles ? Elles aussi ne sont pas un trait exclusivement chrétien, comme le prouve la tenture copte dite de Dionysos, conservée à la fondation Abbeg en Suisse, qui date du IVe siècle : Dionysos comme Ariane et Pan sont figurés avec une auréole.

Alors que pratiquement toute la carte paraissait purement médiévale, marquée profondément par le christianisme populaire, du moins son cadre, en ressemblant aux porches des cathédrales, il ne reste que très peu de choses de cette influence à l’issue de cette analyse, si les altérations relevées concernant le genre des quatre formes ne sont pas elles-mêmes dues à une évolution tardive de cet ensemble allégorique.

A côté de la lancinante question de la transmission de ces anciennes traditions jusqu’au tarot, s’en pose une autre, inattendue : qui, des sculpteurs des porches des églises ou du créateur (ou des vecteurs) de ces images du tarot a influencé l’autre. La contamination n’a peut-être pas eu lieu dans le sens qui semble évident. Si c’est cette figure issue du tarot bachique original qui a servi de modèle à l’art roman, qui l’a christianisée – comme tant de mythes locaux ont été christianisés en vies de saints –, cela ferait remonter son modèle au moins ante la première représentation du Christ en gloire dans cette « vulve » céleste.

Le tarot de Vieville

Un autre tarot, dérivé pour l’essentiel de celui de Marseille, mais aveec nombre d’altérations, divergent pour quelques cartes de façon radicale, accueillat d’autres figures empruntées ailleurs. Pour la lame 21, il a retenu la figure du jeune Bacchus. A-t-il reconnu une bacchante et substitué le dieu à sa dévote ? Ou bien a-t-il hérité d’un modèle parallèle bien plus ancien ? Cette divergence ramenant encore au bachisme, faute de pouvoir s’expliquer, devait être cependant signalée, d’autant qu’un jeu graphique tout dionysiaque permet de dessiner le sexe de Bacchus mais en présentant seulement le manche de son thyrse.

 

 


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