Le tarot de Dionysos

Interprétations Daimonax ©

 

 

V. – Orphisme, autres cultes païens et bachisme (2/2)

20. Le Jugement

La dernière lame du tarot encore à étudier frappe l’observateur par son influence chrétienne manifeste, au point de masquer certaines anomalies à l’aune de la théologie catholique et de son iconographie classique au Moyen Age. Le thème de la Résurrection de la chair, dans le cadre du Jugement dernier, inspira bien des artistes, qui le traitèrent selon certains canons : une foule surgit des sépultures, ensemble, à l’appel lancé par un ange au son d’une trompe ou d’un olifan. Le vitrail de Cluny est de ec point de vue tout à fait conforme.

L’image du tarot est différente : s’il y a un bien un ange, dans le ciel cette fois, soufflant dans une trompe, une seule personne sort d’un caveau, devant un couple en prière derrière ce bloc, debout ou à genou, impossible de le déterminer. Adresse-t-on de la sorte une prière à un mortel en un pareil jour ? Une série d’anomalies pour un Jugement dernier chrétien, qui invite à retrouver une dernière fois un substrat dionysiaque.

La trompe

Les lames 19, 15, 17 et 18 avaient déjà orienté les recherches en direction de Lerne pour une source archaïque de ce bachisme, en s’appuyant sur le maigre témoignage de Plutarque. Ce philosophe très au fait de religion grecque, puisqu’il fut ses dix dernière années prêtre d’Apollon à Delphes, ajoute à propos des mystères de Lerne qu’on faisait résonner au-dessus du lac des trompettes pour appeler Dionysos pendant son séjour aux enfers. L’image est bien la même, à se demander si ce n’est pas les mystères de Lerne, ou un vague souvenir de ceux-ci, qui auraient inspiré les anciens théologiens chrtéiens dans leur imaginaire pour décrire cet événement de la fin des temps. Une conception que ne partageaient pas les païens, une de leurs principales divergences, qui croyaient plutôt à d’éternels retours, comme les saisons de la nature. Les mystères de Lerne jouirent jusqu’à très tard d’une forte réputation dans le paganisme romain, au même titre que les mystères d’Eleusis – les dénonciations des auteurs chrétiens et l’épigraphie tardive en témoignent. Cette cité d’Argolide était devenue une Mecque pour le dionysisme, un lieu saint, et la plupart des rites bachiques autonomes devaient se réclamer d’eux pour leur légitimité théologique, même approximativement.

La tonsure

Une particularité du personnage émergeant du tombeau sur la lame 20-Le Jugement pourrait être comprise aussi comme purement chrétienne, alors qu’elle est la marque qu’il s’agit bien de Dionysos qui est ressuscité et prié sur cette lame : la tonsure. Bien des coiffures de « Dionysos ancien » dans l’art romain sont caractérisées par une couronne très proche dans la forme d’une tonsure.

Un témoignage d’Hérodote, bien plus ancien que ces reliefs romains, rapporte une information venant confrmer l’identité de Dionysos dans ces visages à tonsure, comme le masque que tient une femme sur le relief bachique de Naples1. Il présente régulièrement des interprétations grecques pour des dieux et coutumes des peuples lointains dont il parle. Ses explications sur ces civilisations lointaines sont bien sujettes à caution, mais beaucoup moins ses références à la culture hellène pour étayer ses comparaisons. Des Arabes il dit ainsi :

[Histoire, III, 8] « Dionysos est, avec Ouranis, le seul dieu dont ils reconnaissent l’existence ; et ils prétendent se tondre les cheveux comme Dionysos lui-même serait tondu : ils se tondent en rond, en se rasant les tempes. »

Dans bien des cas, cependant, cette couronne qui ceint la tête n’est pas une coupe de cheveux mais une couronne, végétale, qui donne la même allure au crâne de celui qui la porte qu’une tonsure de moine. Deux pièces du musée du Louvre sont éloquentes sur cet attribut. Un relief d’une autre série, copie d’un modèle grec perdu, fait revivre l’accueil chaleureux que réserva Ikarios à Dionysos et son thiase. Ici, Dionysos est d’âge mûr, barbu (et même un peu ventripotent), identique aux illustrations ci-dessus. Sur une plaque Campana du Louvre, un Dionysos du même type mène la ronde des Saisons, et porte aussi cette couronne, attachée derrière sa tête.

  

Pendant que le relief du Louvre montre un Dionysos âgé, avec un costume féminin (même tenue que les bacchantes musiciennes), soutenu par un jeune satyre en entrant chez Ikarios, le sarcophage de Naples fait intervenir un couple satyrique pour porter le dieu, et ce dernier n’a pas cette couronne sur la tête mais à la main – le grand professeur Robert Turcan y voit Silène et non le Dionysos ancien, pourtant cet homme (image du défunt ?) a encore tous ses cheveux, alors que Silène a le crâne lisse.

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Cette couronne, en revanche, n’est pas portée par les autres membres du thiase, à l’exception de l’autre maître de cérémonie, Silène, accompagnant Dionysos chez Ikarios sur la plaque du Louvre – sa calvicie la rend encore plus nette. Cet attribut a en appârence une valeur liturgique importante, parfois figurée sous la forme d’une coupe de cheveux, et donne une allure très reconnaissable, jusque sur la lame du tarot Le Jugement.

Cette couronne orne aussi la tête de quelques hermès, comme ceux de la série bachique dont l’exemplaire de Naples a déjà été cité. La tonsure du personnage du tarot, loin d’en faire un saint ecclésiastique, dans le contexte qui est celui du tarot de Marseille, permet de reconnaître Dionysos ancien de dos, émergeant du monde souterrain. Et plus précisément l’hermès (on ne voit pas ses bras, bien qu’il s’agisse d’une prière suggérée), car il a une proportion presque deux fois inférieure aux personnages placés derrière, révélant ainsi sa nature de buste cultuel.

Un sarcophage romain conservé au musée du Vatican fournit une information complémentaire concernant la couronne sur le crâne de l’hermès, celle-ci est posée par le myste ou son double, dans une posture rappelant les scènes de « soutien » de Dionysos âgé, mais mettant ici en action deux très très jeunes enfants, rappelant les deux garçonnets de la lame 19-Le Soleil.

Le couple

Le couple priant devant le tombeau vient compléter le tableau et reprend une structure classique du réveil de l’enfant Dionysos, après un long sommeil dans la mort suite au meurtre des Titans, puis un sommeil saisonnier qui donne lieu tous les deux ans à Delphes aux fêtes triérétiques en l’honneur du fils de Zeus.

Les artistes romains ont largement brodé sur ce thème, avec un couple de bacchants – soit une femme et un homme, soit un jeune et un satyre d’âge mûr – portant le liknon, avec des torches ou des thyrses. Ce n’est plus du pavot et un phallus qui sortent de cette corbeille, mais l’enfant dieu Dionysos, une équivalence et une substitution qui opposent encore les spécialistes et qu’il est impossible de commenter avec assurance pour l’instant.

  

En tout cas, le liknon aux pavots et phallus ne se porte pas de la même manière que le liknon avec l’enfant. Autant la première corbeille est portée avec respect, calme et vénération, avec crainte même, autant la seconde est transportée avec agitation, lors de danses, et surtout à deux. Chacun des deux bacchants de plus tire le liknon dans un sens opposé, à hue et à dia. Une particularité qui renvoie aux deux chevaux contraires de la lame 7-Le Chariot, ainsi qu’aux deux roues en sens opposés. Selon l’interprétation orphico-bacchique développée supra, Le Chariot reprenait les anciennes phallophories, transportant un grand phallus ou un hermès ithyphallique personnalisant Dionysos.

Des éléments significatifs de ces scènes de Dionysos bébé porté dans un liknon peuvent trouver une interprétation rituelle, dans le cadre d’une intronisation, grâce à de possibles réminiscences moyenâgeuses. Le cul-de-lampe à la cathédrale d’Amiens de la « présentation au temple » met en scène deux porteurs, qui ne semblent pas se diriger dans le même sens, du moins ils ne regardent pas dans la même direction, portant un bébé. Comparé au modèle bachique, seule la corbeille a disparu. Et le contrôle de masculinité effectué par l’un deux – « Et bene pedentes ! » – n’est pas si loin des scènes romaines de toucher du phallus dans le couffin à bébé. Cette intronisation rituelle du XVIe siècle rassemble les deux versions du liknon romain de scènes bachiques – bien que l’objet lui-même ait disparu –, et avec le phallus (par le geste de contrôle de l’un des parrains) et avec le bébé porté à deux. L’impétrant peut symboliquement incarner Bacchus bébé, qui va être éduqué par son mystagogue Silène, après avoir été tiré d’un sommeil (sa condition de profane). Le vieux maître est lui-même porté par deux autres membres du thiase (voir à ce propos la lame 15-Le Diable), ou de la loge, par symétrie de constrastes, avec la polarité entre jeunesse et maturité déjà relevée à plus d’une reprise dans cette enquête.


Une légère opposition de ce type se reconnaît encore sur la lame 20-Le Jugement. Sur le Grimaud, l’homme et la femme regardent seulement le personnage sortant du tombeau –ce qui constitue une anomalie puisqu’il a Dieu et son ange au-dessus à qui les prières doivent normalement être adressées en pareille situation. Sur la version Conver-Camoin, seule la femme regarde le ressuscité, pendant que son compagnon regarde au ciel. Cette opposition des regards reprend, de manière atténuée, les sens contraires dans lesquels les bacchants tirent le liknon.

Que ce soit une corbeille à roues tirée par une paire de chevaux ou à poignées portée par deux bacchants – tirant chaque fois en sens contraires –, un phallus avec des pavots, un hermès ithyphallique à figure de Dionysos, jeune (tarot) ou « ancien » (relief de Naples), ou encore un bébé Dionysos comme ci-dessus, les équivalences se superposent en série. Qu’il y ait deux lames reprenant de manière distincte les divers termes des oppositions énumérées ainsi que son personnage principal n’est sûrement pas un doublon, bien plus probablement la marque de deux temps distincts du rituel, ou un épisode similaire de deux cérémonies bachiques distinctes, suivant chaque fois des schémas identiques, car faisant intervenir les mêmes éléments premiers.


1 Robert Turcan, dans son mémoire sur les Liturgies bacchiques de l’époque romaine (chez de Boccard), commet une erreur étonnante de sa part en parlant, à propos de ce relief, d’un masque de Silène tenu par la femme. Peut-être avait-il sur le moment en tête le masque de Papus de la villa des Mystères à Pompéi, que tous ont cru être « silénique », sous-estimant la place de l’atellane dans ces milieux culturels.

La femme au masque rappelle aussi une autre femme du tarot de Marseille, L’Impératrice, qui porte un blason enlacé dans son bras. Le passage du Bacchus de la villa des Mystèresà l’écu médiéval trouve ici un maillon rituel intermédiaire avec le masque de Dionysos.


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