Le tarot de Dionysos

Interprétations Daimonax ©

 

I. – Le jeune homme du tarot : Dionysos (2/7)

1. Le Bateleur (2/3)

 

Les objets

Un assortiment d’objets divers vient compléter la présentation du personnage. Jusque-là, aucune explication n’a pu être fournie sur leur sens et leur relation avec ce jeune homme ; la plupart n’ont même pas pu être identifiés avec assurance.

Déjà, un couteau similaire au couteau bachique d’Eauze se remarque très nettement au centre de la table du Bateleur, c’est même l’objet le plus reconnaissable de cette collection, avec les dés. De plus, le pressoir, en grec « lenos », qui signifie aussi le cercueil, sculpté à la base du manche en ivoire du couteau est aussi présent, quasiment identique, même dans les proportions, sur la table du Bateleur.

Le mythe orphique de la passion
de Dionysos

Le mythe orphique de la passion de Dionysos enfant – l’âge du dieu sur le couteau –, de son démembrement perpétré par les Titans et de sa résurrection apporte un éclairage capital. C’est du reste ce mythe central de l’orphisme tardif qui justifie l’appellation d’« orphisme dionysiaque » (ou de « dionysisme orphique ») pour cette théologie bachique.

Il existe plusieurs versions de cette légende orphique, souvent très brèves. Par les allusions de poètes ou de tragiques, il est établi que l’histoire était déjà connue en Grèce dès le début de la période classique, et les écrits même tardifs d’auteurs chrétiens montrent qu’elle était toujours très populaire dans l’Empire romain. Ce qui explique peut-être la brièveté des récits qui nous en sont parvenus, car il paraissait inutile à ces auteurs anciens de s’étendre sur ce que tout le monde connaissait déjà alors. Avec le temps et le développement du dionysisme, les variantes se sont multipliées dans un ensemble touffu et désordonné, qui a dérouté bien des auteurs anciens, comme Cicéron lui-même ou Diodore de Sicile, qui pensaient qu’il y avait plusieurs Dionysos, plusieurs dieux différents portant le même nom.

Dionysos, pour échapper à la colère d’Héra (Junon), a été caché dans une caverne dans un pays mythique, Nysa, éduqué par des nymphes (tradition classique) ou gardé par « les courètes » (tradition crétoise, puis orphique), ceux-là mêmes qui avaient protégé Zeus enfant de l’appétit infanticide de Cronos. Héra persuada les Titans – dans d’autres versions, c’est de leur propre initiative – de capturer et d’assassiner cet enfant dieu, bâtard de son infidèle mari, Zeus, ressentiment exacerbé depuis que le maître de la foudre l’avait désigné auprès des autres dieux de l’Olympe comme son successeur, allant jusqu’à lui confier un instant son trône pour exprimer cette volonté.

Dans le dessein d’accomplir ce forfait ignoble, ces dieux primordiaux séduirent et attirèrent l’enfant au moyen de jouets, dont la liste varie selon les versions. Cependant, une base commune à cette collection de jouets a pu être dégagée, à savoir le rhombe, la toupie, les osselets et le miroir, selon le papyrus de Gurob, la source écrite la plus ancienne connue concernant les rituels orphico-dionysiaques. Liste complétée selon les versions plus tardives par un morceau de laine, des pommes et des balles, des pommes de pin – terme traduit parfois par « cônes » (le mot grec kônos a les deux acceptions  –, ou encore une poupée articulée comme chez Clément d’Alexandrie (voir plus loin).

Pendant que Dionysos se contemplait dans le miroir, subjugué par sa propre image divine, les Titans, le visage couvert de plâtre comme des revenants, se jetèrent sur lui, le « démembrèrent », en sept parties selon des versions tardives (comme chez l’alchimiste grec Olympiodore), avec un coutelas, comme le précise Nonos de Panopolis dans ses Dionysiaques. Malgré les ruses du jeune dieu, qui prit plusieurs formes animales, lion, taureau, serpent, bouc... les Titans le mirent à mort et le préparèrent comme un animal de boucherie sacrificielle. L’enfant-dieu fut d’abord bouilli, puis grillé à la broche (inversion de la cuisine rituelle du sacrifice grec1), avant d’être dévoré par ces Titans fils de la Terre. Attiré par l’odeur alléchante des fumées du sacrifice se dégageant de cette horrible cuisine, Zeus alla voir qui rendait hommage aux dieux ainsi, et découvrit avec effroi que c’était son propre fils, celui-là même qu’il venait de désigner comme son successeur, qui en était la victime. Furieux, Zeus punit les Titans cannibales par sa foudre, les réduisant d’abord en cendres, avant de les précipiter à jamais dans le Tartare.

L’humanité, poursuit ce mythe orphique, fut alors créée à partir de leurs cendres et de la nuée s’en dégageant, humanité constituée ainsi d’une part de Titan, auteur d’un « péché originel », et d’une part divine du Dionysos sacrifié, avalé par ces dieux primitifs, parties transformées et réunies par la foudre de Zeus lui-même. Athéna, déesse de l’intelligence, sauva le cœur encore palpitant du jeune dieu, auquel elle redonna la vie (d’autres versions évoquent Zeus, Déméter ou Rhéa comme agent de cette résurrection, ou la construction d’une statue de plâtre avec le cœur du dieu dans la poitrine). De son côté, obéissant à un ordre de Zeus, Apollon enterrait les restes de son demi-frère défunt dans un tombeau près de son sanctuaire à Delphes, nombril du monde pour les Grecs, et confiait à Silène, le vieux satyre homme-cheval précepteur de l’enfant-dieu, une charge de prêtre attaché à ce sépulcre, en vue de réveiller avec les bacchantes du Parnasse, les thyades, l’enfant divin dans la corbeille (un van).

De ces jouets, sur la lame du Grimaud, on distingue peut-être la toupie, sous la main droite du Bateleur. Avec cette clé mythographique, il est alors aussi tentant de reconnaître dans ces trois tout petits objets rassemblés à gauche les osselets de la légende. La couleur jaune du Grimaud est alors bien plus juste que les colorations jaune et rouge du Camoin pour figurer ces osselets. Quant aux dés, objets de jeu également, ils sont en apparence absents des textes connus. Cependant, le mot astragale, en grec, désigne aussi bien les osselets que les dés. Les dés sont ainsi un doublet des osselets, dont la cause est sans doute ce double sens du mot astragale. Ce doublet est-il un indice que, à un moment donné, cette tradition orphique ne s’est transmise que sous une forme écrite, ou seulement verbale, avec donc une sorte de rupture ou de perte ? Une question incidente sur laquelle cette enquête reviendra quand la question de cette transmission sera abordée dans la conclusion.

Sur le Grimaud, le miroir n’est guère reconnaissable, en raison de la couleur jaune uniforme de l’objet – les miroirs antiques étaient tout en métal poli, d’où peut-être cette couleur uniforme –, mais l’heureuse intuition de Jodorowsky ou de Philippe Camoin a rendu par la couleur la nature exacte de cet objet dans leur version du tarot, en teintant le centre différemment [repère image (1)], quel que soit l’objet qu’ils y ont reconnu. Il y a une légère distorsion, volontaire à ce point, dans le dessin de la perspective du cercle, tranchant avec celle employée pour représenter le gobelet-pressoir. Ce qui incite à ne pas y voir un objet creux circulaire, comme le gobelet-pressoir, mais un objet plus plat avec un centre « utile », c’est-à-dire le miroir de cette légende. Toupie, astragales (osselets et dés), miroir, déjà trois des jouets de la passion de Dionysos groupés sur cette table ; auxquels on peut ajouter le coutelas dont parle Nonos de Panopolis.

De tous ces objets de la passion de Dionysos, il reste à trouver le « rhombe », cité dans toutes les versions, et aucun doute ne serait alors permis qu’il s’agit bien ici de la série des objets du mythe orphique. La grande difficulté, c’est que l’archéologie n’a jamais mis au jour un tel objet, ni même une représentation. On ne sait donc pas à quoi ressemblait exactement cette sorte de « toupie » d’airain utilisée par les sorciers grecs ou romains. On sait seulement que, quand il « tournait comme une toupie  », le rhombe faisait un vacarme strident susceptible de causer l’effroi.

C’est là que le Conver-Camoin se révèle très précieux, car il présente un objet mystérieux, qui est devenu un étuis pour le couteau sur la version Grimaud. Bien entendu, les restaurateurs du Conver n’ont pas reconnu ici le rhombe de l’histoire (les anciens graveurs non plus) et, dans leur tentative de restaurer les couleurs, ils ont « raté » la figuration de cet objet, dont le centre aurait dû avoir la même couleur que le curieux colimaçon dessiné. Car avec cette coloration du centre de cet objet apparaît clairement le rhombe (c), et il est possible du même du coup d’en comprendre plus précisément son fonctionnement (b, la toupie « restaurée ») : une sorte de trompe avec en son centre une petite roue à ailettes sur un axe, sur le principe de la sirène, hurlant quand cette roue est lancée en tirant vigoureusement sur une ficelle, comme avec une toupie, à partir d’un embout, sans doute la partie jaune fermant la corne de la petite trompe.

Ainsi, grâce à ce mythe orphique de la passion de Dionysos enfant, il est possible de reconnaître, malgré les altérations (comme pour la toupie), et d’expliquer la plupart des objets présents sur la table du Bateleur et de les lier directement au personnage de cette lame, sans modifier quoi que ce soit de l’image transmise. Seul l’objet au coin gauche avant reste encore à identifier : une fève ? Le cœur sauvé ? Ce qui est surprenant, c’est cette mémoire iconographique « sacrée », ayant transmis ainsi la seule représentation du rhombe mystérieux des textes anciens. L’auteur ancien du dessin, avant peut-être l’imprimerie, a dû encore bénéficier de l’objet réel comme modèle.

Quant au sac à la droite sur la table, il remplace les anciennes cistes ou corbeilles sacrées des initiations dionysiaques. Il en sort la queue d’un serpent, orgion de Dionysos, comme nous relate Clément d’Alexandrie dans sa Protreptique :

[livre II, 22, 4] : « Telles sont aussi les corbeilles mystiques, car il faut en dévoiler le contenu sacré et expliquer les secrets. Y a-t-il autre chose que des gâteaux (...), du pavot et un serpent, orgion de Dionysos ? »

La version classique de Grimaud a conservé pour le sac au serpent la couleur jaune, plus conforme au souvenir de ces corbeilles d’osier rituelles. Le thème de ce serpent sortant d’une corbeille est assez récurrent sur les sarcophages romains à représentation dionysiaque pour que, dans ce contexte, il puisse être reconnu ici aussi2.

 


1 Voir Dionysos mis à mort, Marcel Détienne, Ed.Gallimard, coll. « Tel ».
2 Voir les Sarcophages romains à représentations dionysiaques, essai d’histoire religieuse, Robert Turcan, Ed. de Broccart.


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