Le tarot de Dionysos

Interprétations Daimonax ©

 

 

I. – Le jeune homme du tarot : Dionysos (1/7)

1. Le Bateleur (1/3)

La série s’ouvre sur une lame nommée « Le Bateleur ». Sa place en fait probablement une définition, un principe pour la compréhension de cet ensemble iconographique.

Qui est donc ce jeune homme blond nonchalant de la première lame, qui semble se retrouver sur la 6-L’Amoureux, sur la 7-Le Chariot ou encore sur la 12-Le Pendu ? Un simple jeune homme anonyme, un de ces bateleurs de foire accomplissant un tour de prestidigitation ou de bonneteau ? Ou un dieu antique surgissant de l’oubli ? Ces questions ont souvent été posées et, tandis que les historiens prudents penchaient pour la première solution, bien des auteurs ésotéristes ont choisi la seconde.

Ils ont hésité entre Hermès et Apollon. Hermès, en raison de la fascination pour l’« hermétisme », bien qu’Hermès Trismégiste n’ait rien à voir avec le dieu du commerce et messager de l’Olympe, et pour l’alchimie, dans laquelle beaucoup ont recherché en vain les sources de ces figures, pensant y voir une image du « mercure philosophal ». Et Apollon, par son côté lumineux, majestueux, avec toutes les qualités du devin philosophe, l’inspirateur de la pythie à Delphes, compris comme dieu des arts divinatoires, auxquels le tarot appartient par ailleurs.

L’hypothèse de départ qu’il pourrait peut-être s’agir du troisième jeune dieu blond du panthéon gréco-romain, le jeune Dionysos ou Bacchus, appelé aussi Liber – bien qu’il s’agisse avec ce dernier d’une réinterprétation grecque d’un ancien dieu latin –, n’a jamais été étudiée. Un dieu protecteur du théâtre et des spectacles, ainsi que des artistes et des troupes s’y consacrant, serait pourtant en parfaite concordance avec la profession de bateleur. Les hypothèses Hermès ou Apollon ne mènent pas à grand-chose, bien que quelques commentateurs s’y soient accrochés avec une énergie inépuisable. Outre le fait qu’aucun symbole propre à l’un de ces deux dieux (fréquentables pour ces ésotéristes chrétiens) n’est visible sur cette carte, ou sur les autres figurant le même personnage, pareille identification n’apporte aucune lumière sur les objets posés sur la table du Bateleur, qui sont placés là comme complément du personnage. Jusqu’ici, aucun auteur ésotériste n’est arrivé à avancer une explication satisfaisante pour ces objets, beaucoup ont même préféré les remplacer par d’autres symboles, que, là, ils pouvaient expliquer avec justesse, puisqu’ils en étaient les créateurs...

Tant que cette collection d’objets sur cette table, telle que l’a transmise la tradition iconographique du tarot de Marseille, n’aura pas pris sens précis et que son lien avec le personnage n’aura pas été clairement établi, il est impossible d’avancer une exégèse solide de cette figuration mystérieuse, sur l’identité de ce jeune homme blond du tarot.

Le personnage

L’art romain et gallo-romain offre déjà avec Bacchus une figure très proche de ce jeune homme blond nommé Le Bateleur, avec une attitude nonchalante similaire. Une ressemblance suffisante pour s’y arrêter. Mais la plupart des représentations de Bacchus n’ont généralement qu’un caractère uniquement décoratif, profane, loin de toute dévotion ou sentiment réellement religieux, et sont donc peu utiles pour approcher la théologie ou la liturgie bachique. Le matériel connu à véritable contenu théologique est bien plus rare, et il occasionne bien des discussions et d’ardentes controverses.

Sera pris ici comme modèle canonique du dieu le couteau bachique trouvé à Eauze (Elusa), dans le Gers, et actuellement conservé au musée des Antiquités historiques de Midi-Pyrénées (dépôt régional). Cet objet faisait partie d’un trésor enfoui en 261 par son propriétaire, Libo, et mis au jour lors d’une fouille de sauvetage, menée dans l’urgence. Fragile et précieux, il n’a aucune utilité pratique1. C’est manifestement un objet sacré, cultuel, représentant le dieu dans un cadre théologique, objet auquel son propriétaire attachait une très grande valeur. Cette représentation peut être considérée comme « canonique », conforme à un Bacchus gallo-romain selon sa théologie spécifique.

Première constatation, l’attitude alanguie, déhanchée de ce Bacchus et la direction de la tête ou du regard sont très proches de celles du Bateleur du tarot. De plus, ce Bacchus enfant tient, de sa main gauche, vers le haut, le thyrse, cette sorte de lance terminée par une pomme de pin ou un pampre orné de lierre, portée par les bacchants, qui deviendre une baguette dans le tarot de Marseille (une baguette magique, outil du spectacle du bateleur prestidigitateur). De l’autre main, vers le bas, il verse à boire avec son canthare à une jeune panthère docile. Malgré ces différences d’accessoires, la posture de ce jeune Bacchus est identique à celle du Bateleur.

Dans la version classique du tarot de Marseille éditée par Grimaud, Le Bateleur tient de cette main droite une grosse médaille, mais c’est un objet bien plus petit sur l’autre version Conver, ce qui fait dire à Philippe Camoin, son éditeur et restaurateur avec Jodorowsky, que c’est en fait la pierre philosophale des alchimistes qu’il tient entre ses doigts, convaincu comme tant d’autres d’un lien entre l’alchimie et le tarot.

Entre la pièce de monnaie ou médaille, comprise ordinairement comme la figuration de principe des deniers des arcanes mineurs, et cette hypothèse de Philippe Camoin de la pierre philosophale, la seconde paraît plus crédible au regard de cette figuration canonique du jeune Bacchus d’Eauze. La pierre philosophale, censée transformer le vil plomb en or précieux, a en effet la même sémantique générale que le canthare abreuvant la panthère, qui symbolise une ivresse civilisatrice transformant l’animal sauvage en sage initié aux mystères dionysiaques. L’idée de mutation, de transcendance serait la même dans les deux cas. Et l’association de la baguette magique et de la pierre philosophale résume bien les grandes orientations de l’imaginaire populaire propre à l’époque des costumes du tarot de Marseille : haute magie et alchimie, du moins dans la version Conver commentée par Philippe Camoin.

L’hypothèse du « denier » a cependant un argument de poids, mais qui n’est pas celui des commentateurs ésotéristes, qui voulaient voir toutes les couleurs mineures représentées autour du Bateleur, parce qu’ils avaient reconnu le denier. L’image bachique originale met dans cette main, pour cette posture, un canthare, généralement penché pour abreuver une panthère. Or ce canthare fait bien partie, lui aussi, des couleurs, sous le nom de « coupe ». La paire première est bâton (emblème d’Hercule) et coupe, qui a été dédoublée par épée et denier, qui sont donc des doublets, pouvant, si nécessaire, être substitués aux termes premiers. Ainsi le denier pouvait être figuré à la place du canthare, comme substitut, équivalent, permettant de masquer aux profanes et au clergé l’identité du jeune homme, qui aurait été trop nette alors, en lui mettant à la place de son emblème païen ce substitut occulte, le denier, utilisé comme synonyme. C’est toujours cette opposition masculin-féminin entre le thyrse (ligne droite, bâton, et en doublet épée) et canthare (cercle, coupe et en doublet denier) ; et ce sont bien les deux formes sexuées que montre aussi le Bateleur, avec ce cercle et cette droite figurée par la baguette.

Ce jeu entre cercle est droite permet aussi d’appréhender les deux grandes formes des danses dionysiaques collectives, les danses circulaires des bacchantes, féminines (même si des satyres les accompagnent), et les procession satyriques en cortèges joyeux, comme les phallophories, en ligne, masculines (même si quelques bacchantes peuvent les accompagner). L”interprétation « pierre philosophale » serait à ce moment une autre réinterprétation heureuse, chanceuse même, car elle ignore cette dualité morphologique de géométrie basique, sexuelle, commune au modèle romain et à la réminiscence du tarot, jusque dans sa structure générale (voir l’introduction, l’architecture interne du tarot).

Bien entendu, cette simple ressemblance générale entre Le Bateleur du tarot et Bacchus ne suffit pas à démontrer que c’est bien ce dieu qui a été figuré avec ce jeune homme bouclé, intentionnellement ou par copie involontaire de modèles anciens.

  


1 Voir Bacchus, figures et pouvoirs, Jean-Marie Pailler, Les Belles Lettres, collection « Histoire ».


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