Le tarot de Dionysos

Interprétations Daimonax ©

 

 

IV. – Les deux personnages : le myste et son double satyrique (1/3)

15 et 16. Le Diable et La Maison Dieu

et 19 et 18. Le Soleil et La Lune

Difficile d’étudier ces lames séparément, car elles mettent en scène une paire de personnages encore à déterminer et se répondent deux par deux. Pour chacune des deux paires de cartes, l’enquête poursuivie ici a pu en résoudre un des éléments sans trop de problème avec le bachisme, mais s’est heurtée à de grandes inconnues pour l’autre, malgré les informations tirées de l’une et une relation reconnue entre les deux.

Ces quatre cartes répondent symétiquement aux deux paires constituées par Le pape et La Papesse, d’une part, et par L’Empereur et L’Impératrice, d’autre part. Il doit donc y avoir une relation semblable entre Le Pape et La Papesse et Le Diable et La Maison Dieu. Cette relation n’apparaît pas dans l’image mais dans les noms de ces cartes : la Maison Dieu, qui peut être comprise comme l’église, s’oppose naturellement, dans l’esprit médiéval, au Diable. Ce dernier est également en opposition avec Le Pape, situé à l’autre extrémité de la « colonne masculine » du plan général du tarot reconstitué dans l’introduction. Et la Maison Dieu, l’église, s’oppose aussi symétriquement sur la colonne féminine à La Papesse, qui peut être perçue, dans un contexte chrétien, comme une allégorie de la religion, ou de l’Eglise avec une majuscule. A défaut dese répondre totalement par l’image – le dessin de la Maison Dieu posant problème –, au moins ces quatre lames se répondent-elles parfaitement par leurs noms.

Le Soleil, de son côté, s’oppose à La Lune comme L’Empereur s’oppose à L’Impératrice dans la première moitié du plan général du tarot, les deux premiers ayant L’Etoile pour médian, comme le prince du Chariot l’était entre L’Empereur et L’Impératrice. Le nom des cartes est assez trompeur malgré tout, car La Lune ne présente pas l’astre nocturne en tant que tel, mais une éclipse solaire : derrière la Lune se voit encore le Soleil et un croissant lumineux de l’éclipse incomplète ; ambiance crépusculaire faisant hurler un chien et un loup. L’astre de L’Etoile pourrait être l’étoile du berger; Vénus, qui se voit entre la nuit et le lever du soleil ou entre le coucher de celui-ci et le lever de la Lune, si la lame 18-La Lune ne figurait pas une éclipse, donc ne signifiait pas la nuit.

Les « astres » du tarot ont subi partiellement une influence de l’astrologie, qui a été renforcée dans leur reproduction, associant Soleil et Gémaux, Lune et Cancer, ou encore la constellation du Verseau. Certaines éditions ont tenter de tout ramener à l’astrologie à partir de ces premières traces, faisant de La Force le signe du Lion oiu de La Justice celui de La Balance. Il n’est pas certain qu’il soit possible, à leur propos, de remonter à un état antérieur à cette influence.

Le sacrifice du double

Pour appréhender le sens initiatique de la paire de jeunes gens, un détour par la mythologie permettra d’orienter les interprétations, pour tenter d’expliquer ces deux personnages du tarot vivant diverses aventures selon les cartes : bénis par le pape sur la lame 5, attachés au diable à la 15, s’enlaçant sous le soleil à la 19, transformés en chien et loup à la 18 ou chutant d’une tour foudroyée à la 16. Les interprétations alchimistes ont reconnu les solve et coagula pour unir le soufre alchimique et le mercure philosophal, faute de connaître le contexte dionysiaque, d’initiation d’origine grecque de manière plus générale. 

Le modèle premier de ce couple est constitué par Achille et Patrocle, dans un contexte d’initiation militaire, royale même. Achille refuse d’abord de rejoindre le monde des guerriers, persiste à rester enfant, jusqu’à ce qu’Ulysse aux mille tours arrive à l’enrôler dans cette guerre aussi terrible que dérisoire dans le prétexte. Puis, se fâchant avec Agamemnon, le fils de Thétis et Pelée refuse de rejoindre la compagnie des rois, rejetant les offres de l’ambassade d’Ulysse et d’Ajax. Et c’est son « double », son vieil ami, amant disent certains, Patrocle, qui prend sa place parmi les Achéens, se faisant passer pour Achille auprès des Troyens pour lui avoir emprunté sa cuirasse et ses armes forgées par Hépaïstos. Fatale audace, car Hector le terrassa, croyant vaincre le bouillant Péléide, toujours reclus dans son campement avec ses Myrmidons. Et si Achille retourne au combat, accomplit son massacre de guerriers troyens, ce n’est que pour son propre compte, pour venger son ami, jusqu’à tuer Hector.

L’histoire d’Achille dans l’Iliade est celle d’une archaïque initiation royale manquée1, où jamais le héros ne voulut prendre la place qui lui revenait dans la société féodale mycénienne. Il a fallu néanmoins la mort de son « double » pour que le héros se révèle, devienne « adulte », mais manqua la royauté, refusnat obstinément de s’« intégrer », dirait-on aujourd’hui.

Bien des exemples d’un double du héros dont la mort révèle sa nature, permet l’accomplissement, peuvent être relevés dans la mythologie, à commencer par la légende Guilgamesh, qui entreprendra sa quête à la mort de son double-compagnon Enkidu, et bien sûr l’histoire du meutre de Remulus par Romus, correspondant à l’accès de la royauté pour ce dernier. Littérature et poésie ont enveloppé d’anciens rites avec des aventures épiques, n’en gardant que la structure et parfois quelques détails à peine perceptibles, pour ne pas dire invisibles tant que le rite demeure inconnu.

19. Le Soleil

Ce sacrifice du double est présent sur le tarot, en partie effacé sur la version classique de Grimaud, mais encore très net sur la version Conver-Camoin, sur la lame 19-Le Soleil.

Sur cette dernière version, il y a d’abord une antithèse forte dans les expressions des deux jeunes gens, l’un souriant fnachement, l’autre manifestant une peur, une antithèse semblable à celle reconnue avec les deux masques sur les épaules du Bacchus du Chariot, analogiue à celle qui oppose la comédie à la tragédie.

Si le personnage de droite pose la main derrière l’épaule de son vis-à-vis, ce dernier semble, en revanche, le repousser, vouloir s’en défendre. En tout cas, ce n’est pas l’effusion d’affection entre deux jumaux que tant de commentateurs ont vue.

Cette relation prend vraiment consistance à l’observation du sol, où le personnage de droite, le souriant, est sur un petit monticule alors que l’autre est située sur de l’eau, un lac ou un marais – sans doute le même que celui vu avec la lame 14-La Tempérance.

Loin d’un geste d’amour, le jeune garçon de droite est tout bonnement en train de précipiter l’autre dans l’étendue d’eau, pour le noyer.

La comparaison entre le Grimaud et le Conver-Camoin laisse supposer que le modèle du graveur de la première version était en partie effacée, que les lignes de l’onde sur le lac n’étaient plus visibles ; il n’a conservé que les hachures marquant la berge et le monticule sur lequel est monté le garçon de droite.

Un dernier détail conservé par le Conver-Camoin permet de remonter à un équivalent romain et de préciser le sens de cette scène, la queue de satyre (ou de faune) qui se voit derrière sur le garçon de gauche, qui renvoie donc cette scène à l’univers dionysiaque et de ses rites mystériques.

Quelques musées, dont celui de Naples, conservent des stèles construites sur le même modèle et qui sont restées d’interprétation délicate, présentant des scènes cultuelles rapportées soit à l’orphisme, soit au dionyisisme.

La partie supérieure présente une femme assise tenant un masque de Dionysos barbu. Derrière elle, cachés par un pilier, deux jeunes enfants s’embrassent – tantôt un garçon et une fille, tantôt deux garçons. De l’autre côté, un petit temple-autel, avec parfois un jeune homme tenant les deux tubes de l’aulos, la double flûte à anche ancienne, qui est peut-être l’accès à cet univers chtonien figuré en dessous.

La partie inférieure, traitée en monde souterrain, alors que la végétation est présente dans la partie supérieure, abrite à droite l’hermès ithyphallique posé sur un socle cylindrique, avec un thyrse planté derrière, puis deux jeunes gens de profil, qui semblent avoir les mains attachées, menés par un troisième, qui leur indique le chemin tout en les tenant.

  

Les deux jeunes gens enlacés derrière le pilier sont à rapprocher des deux personnages de la lame 19, placés devant un muret, comme si l’observateur était placé de l’autre côté cette fois. Sur le relief romain, un des deux jeunes hommes, légèrement plus petit, est presque entièrement caché par le pilier, et le siège de la femme masque le sol derrière derrière ses pieds ; en revanche, celui de droite est bien visible et se trouve sur un bloc, une plate-forme surélevée qui peut correspondre au monticule du dessin de la lame 19.

Le moment rituel représenté sur la stèle du musée de Naples doit précéder de quelques instants celui du sacrifice que révèle le tarot, sorte de baiser d’adieu, à moins que ce ne soit une sorte de consécration pour « fabriquer » son double, l’effigie qui mourra à la place du myste. Le document sculpté est bien « lapidaire » dans tous les sens du terme, concernant des rites secrets, et les variantes d’un exemplaire à l’autre ne sont pas suffisantes pour donner un certain relief à la compréhension de ces scènes. Le tarot ne peut que confirmer un moment semblable, apportant la précision du « meurtre rituel » du double satyrique – la nature satyrique du double étant signalée par la queue du garçonnet de gauche.

Le traitement des deux personnages dans la partie inférieure rend parfaitement la notion de double, une gemelléité, tant l’un et l’autre se superposent, seule une queue de satyre les distingue, exactement comme dans le cas deu Soleil du tarot.

      

 

15. Le Diable

Si la scène de la partie supérieure du relief de Naples avec les deux jeunes gens s’embrassant peut être rapprochée de celle de la lame 19-Le Soleil, la partie inférieure peut facilement être comparée à la lame 15-Le Diable. Au pied de Lucifer, debout sur un socle circulaire, deux diablotins – deux satyres (ou faunes) en réalité – attachés à un anneau du piédestal par une corde au cou. Cette attache est encore visible sur la lame 19-Le Soleil de la version Conver-Camoin, élément qui permet de considérer que les deux diablotins et les deux garçonnets du Soleul sont bien les mêmes jeunes gens, à des moments différents du rituel.

Le relief romain suggère aussi que le myste et son double satyrique ont les mains attachées, par devant cette fois, car sur le la carte du tarot c’est par derrière que les mains semblent attachées, comme sur Le Pendu. Quant diable du tarot, ce relief en montre son visage antique, celui de l’hermès ithyphallique barbu de ces rituels. La figure du diable du tarot étant plus complexe que celle du pilier hermaïque, elle sera traitée plus loin.

L’opposition entre les deux satyres est incertaine – une opposition sexuelle ou d’âge ? - mais le contraste des expressions reconnu avec les jumeaux du Soleil est maintenu, toujours sur les registres des masques de théâtre dont il a été question à propos de la lame 7-Le Chariot.

   

Les cornes de ces deux diablotins sont pour le moins curieuses, n’ont rien des cornes ordinaires propres aux valets de Satan, mais resssemblent davantage à des bois, voire à des rameaux, L’espèce de bonnet d’où émergent ces ramures sont peut-être le signe d’un déguisement liturgique, permettant aussi de porer des oreilles postiches, les mêmes qui ornèrent aussi les coqueluchons des fous. Le dessinateur a cependant représenté le reste du corps comme étant celui de faunes ou satyres. L’iconographie romaine n’est pas avare en représentations de couple de faunes, ou de faune avec bacchant, suivant de nombreuses combinaisons. Les variations sont si nombreuses, déclinant la polarité de manières variées, qu’il devient presque impossible de savoir sur quel registre principal il faut l’appréhender. D’autant que le risque de confusion est grand, entre plusieurs paires différentes n’ayant pas les mêmes significations.



1 Voir l’article de Paul Wathelet, « Rites de passage dans l’Iliade - Echecs et réussites », in l’Initiation - Les rites d’adolescence et les mystères, actes du colloque international de Montpellier 1991 (tome 1), Publication de la recherche de l’université Paul-Valéry.

 

 

 


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