Le tarot de Dionysos

Interprétations Daimonax ©

 

 

II. – Les bacchantes du tarot (2/3)

14 et 17. La Tempérance et L’Etoile

Les cartes 14-La Tempérance et 17-L’Etoile présentent chacune une action, accomplie avec deux œnochées par un personnage féminin. Bien qu’aucun modèle figuratif antique n’ait pu être retrouvé au cours de cette enquête pour ces deux scènes, l’ustensile lui-même et les actes, visiblement rituels, ne quittent pas l’univers dionysiaque que les cartes étudiées précédemment ont défini. Le terme même de « tempérance », dans sa conception populaire, évoque un art de boire.

Les oppositions symétriques entre les deux personnages féminins – nue-habillée, humaine-daimonique (ailée), debout-à genou – sont encore problématiques, en l’état des documents rassemblés : deux personnages différents ou deux facettes différentes de la même femme, selon l’usage qu’elle fait de ses œnochées ? La paire d’ustensiles identiques sur chacune des deux lames orienterait au moins vers des équivalences fortes, si ce n’est sur l’identité totale entre ces deux femmes. Mais il serait trop téméraire en l’état d’avancer la moindre explication sur ces actes, issus d’un rituel secret et oublié, dont on ne possède que quelques rares fragments difficiles à interpréter – même si le tarot n’est pas avare en détails non voilés, mais sans le secours d’une tradition orale ou écrite qui permettrait de le comprendre dans son intégralité.

La nudité de la femme de L’Etoile l’associe à la danseuse du Monde, une bacchante, et si celle-ci n’a pas de thyrse, elle n’en tient pas moins des accessoires de rituels dionysiaques attestés. Cette femme peut dès lors elle aussi être rangée dans la suite bachique, parmi les bacchantes. Pour l’autre femme, dans la version Grimaud, hormis les œnochées, rien de probant n’indique qu’elle soit également une bacchante.

En revanche, la version Conver-Camoin a conservé un élément pouvant lever les doutes sur la source dionysiaque de la scène : les serpents à ses pieds – peu reconnaissables immédiatement, il est vrai, car les têtes ne sont pas représentées (cf. le serpent qui sortait du sac du Bateleur, dont seule la queue était visible). Le traitement graphique du serpent est identique dans les deux cas, comme celui du thyrse du Bateleur ou de la bacchante du Monde ; l’imagier a manifestement mis au point une sorte de code graphique pour des éléments dionysiaques récurrents. Il sera dès lors plus aisé de reconnaître ce reptile s’il apparaît sur d’autres cartes. La version Conver-Camoin a par ailleurs conservé un autre détail, sur la droite en bas, qui ressemble beaucoup au seul objet qui n’avait pas été identifié sur la table du Bateleur. Il n’est hélas guère plus reconnaissable ici.

       

Les serpents de la lame 14, absents du Grimaud, ne sont pas une « exclusivité » de la version Conver-Camoin, comme le rhombe : le tarot de Besançon, qui diffère par ailleurs sur bien des points, les a conservés lui aussi. Ces serpents sont un vieil attribut des bacchantes, le nombre de ménades représentées sur les céramiques grecques brandissant ces reptiles est considérable ; avec parfois aussi des serpents aux pieds ou dans les cheveux. En plus des œnochées, la présence de ces serpentsentraîne cette daimon ailée vers l’univers des bacchantes.

    

Les deux œnochées

Cet ustensile servant principalement à verser le vin est naturellement abondamment représenté sur les motifs dionysiaques, en complément de la coupe ou du canthare, ou en substitut. Sur une curieuse fresque de la villa des Mystères (encore), dans le cubiculum IV cette fois, Silène, habillé en femme (tout comme Dionysos sur nombre de céramiques grecques), se tient de profil avec une œnochée en main, mais de l’autre il maintient une ciste, une grande corbeille, sur la tête (on aperçoit son bras en vert). Sur la mégalographie du triclinium voisin, une seule œnochée également, non pour la boisson, mais pour une sorte de libationsur des brindilles de myrte – la seconde main de cette servante cependant n’est pas visible sur la fresque. Du reste, nulle part sur cette fresque on ne voit un personnage en train de boire.

  

La nouveauté, en apparence, du tarot consiste en la présencc de deux œnochées, différentes et traitées différemment : la bacchante de L’Etoile verse le contenu de l’une dans une étendue d’eau, qui ressemble plus au bord d’un lac qu’à une rivière (on ne voit pas son cours remonter), et l’autre sur le sol ; avec La Tempérance, l’une se vide dans l’autre. Ce n’est donc pas en direction du vin qu’il faut cherchet le contenu et l’usage de ces deux œnochées du tarot (une seule suffit pour cet office).

Les deux eaux

Quand les sources directes sur les cérémonies bachiques se tarissent, le rituel oraculaire de Trophonios permet de combler quelques lacunes. Le témoignage déjà cité de Pausanias décrit deux sources avec deux eaux aux effets antinomiques, une « chaude » et une « froide », à boire au cours de la préparation du myste :

[Livre IX, la Béotie, XXXIX] : « Les prêtres vous prennent ensuite et vous conduisent non à l’oracle, mais à des fontaines qui sont très près l’une de l’autre. Il faut que vous buviez premièrement de l’eau appelée eau de Léthé, pour vous faire oublier tout ce dont vous vous êtes occupé jusque-là ; vous buvez après l’eau de Mnémosyme, pour bien se souvenir de ce que vous verrez en descendant. »

Cette même eau du Léthé, que le défunt doit éviter de boire en arrivant aux enfers, et celle du lac Mnémosyme, avec laquelle en revanche il pourra étancher cette soif qui le dévore, sont le sujet principal des messages des lamelles d’or dites orphiques, en fait orphico-dionysiaques, trouvées dans quelques tombes ; le parallèle est suffisant pour transposer à l’orphisme dionysiaque ce point relativement bien documenté de l’oracle de Lébadée.

Deux boissons opposées, venues des enfers, du monde des morts, à consommer dans la préparation mystique à la descente, ce qui par voie de conséquence exige deux récipients à la fois semblables et distincts, et sans doute des manipulations préalables, exécutées par une bacchante ou attribuées à une daimon. Mais, en l’absence d’informations plus précises sur ces éléments des rituels dionysiaques –  à propos desquels le secret absolu était exigé de la part de ceux qui avaient subi l’initiation –, l’explication détaillée de ces deux lames reste impossible. Les végétaux représentés ne sont guère identifiables, pas plus que l’oiseau, trapu sur le Grimaud, fluet sur le Conver-Camoin.

Les altérations ou réinterprétations et leur degré sont aussi difficiles à apprécier, faute d’un modèle premier véritablement reconnu ; sans doute a-t-on affaire ici à des détails du rituel qui n’ont jamais été représentés ni même suggérés, peut-être jugés trop mineurs pour en résumer l’essentiel. Il fallait, en ce cas, que l’auteur du modèle de ces cartes connût par lui-même les détails du rite pour l’avoir lui-même pratiqué.

Un de ces détails n’est pas inconnu ailleurs, puisque, parmi les rares renseignements disponibles sur les rites des mystères d’Eleusis, il est question d’un épi pris par le myste dans une corbeille et déposé dans une seconde. Les parallèles relevés par les Anciens entre ces deux cultes à mystères insistaient sur les équivalences entre les deux, avec l’opposition complémentaite solide-liquide de l’alimentation « civilisée » : Eleusis pour l’aliment solide civilisé par excellence, les céréales, et les mystères bachiques pour l’aliment liquide, le vin. Au geste rituel de prendre un épi dans une corbeille pour le déposer dans une seconde peut répondre, sur le plan des liquides, l’acte rituel de La Tempérance versant le contenu d’une œnochée dans une seconde.


Sommaire


Racine du site bacchos.org


Ecrire à Daimonax
(Supprimer le NO[@]SPAM dans l’adresse.)