Le tarot de Dionysos

Interprétations Daimonax ©

 

 

I. – Le jeune homme du tarot : Dionysos (7/7)

12. Le Pendu (2/2)

Digression dionysiaque
sur le Bacchus de la villa des Mystères
et le baccheion du temple d’Isis à Pompéi

  

Le témoignage de Pausanias concernant l’oracle de Trophonios peut donc, incidemment, permettre une explication nouvelle de cette scène de Pompéi, de ce Bacchus à la sandale perdue. Selon ce chroniqueur grec du IIe siècle après J.-C., la personne remontée de l’antre de Trophonios, encore sous le coup de l’émotion et de la terreur, devait se placer sur un trône et raconter au prêtre ce qu’il avait vu, entendu ou ressenti au fond de la crypte.

[Pausanias Périégèse, IX-la Béotie, 39 (13).] « Les prêtres à nouveau, reprenant en charge celui qui remonte de chez Trophonios, le font asseoir sur le trône dit de Mnémosyne (de Mémoire), il ne se trouve pas loin de l’adyton. Une fois assis là, ils le questionnent sur les choses qu’il a vues et aussi qu’il a apprises. »

A contempler ainsi la mégalographie pompéienne de la villa des Mystères, l’initié devenu Bacchus, lui aussi visiblement sous le coup d’une forte émotion, au retour de cette descente dans l’antre, dont un pied porte encore la double marque, sandale perdue et cordelette à la cheville, devait lui aussi raconter son expérience, chercher un réconfort après ces épreuves auprès de cette femme qui ici occupe le trône.

Les commentateurs passés ont tous affirmé que Bacchus est « ivre » sur cette peinture, or l’image de l’ivresse bachique est toujours joyeuse, festive, positive, avec de la musique et des danses, pratiquement l’opposé de ce qui est donné à contempler avec ce portrait saisissant. S’il s’agissait de vin et de l’ivresse, ce serait une image dissuasive... C’est donc autrement qu’il faut interpréter l’expression de ce Bacchus, et ce que l’artiste pompéien a représenté ici figure les émotions subies lors de la catabase, l’état de choc, et non pas l’hébétude de l’ivresse du vin ; par ailleurs, les pommettes enflées de son visage sont encore rouges, marque naturelle de cette position la tête en bas et de la proximité de ce moment de la remontée.

L’artiste de Pompéi a su rendre magnifiquement ces émotions subies par le nouvel initié devenu bacchos et les marques de cette épreuve ; avec cette interprétation, cette œuvre d’art paraît encore plus saisissante.

Cette fresque de Pompéi et Le Pendu du tarot s’éclairent mutuellement et, avec le témoignage parallèle de Pausanias, il devient possible de confirmer et de compléter de manière plus détaillée la reconstitution entamée avec une grande intuition par le père Festugière, les pièces du puzzle s’emboîtant parfaitement. Cela oblige incidemment à revoir les interprétations passées sur l’identité de la femme dont il manque le visage, pour laquelle les commentateurs hésitent entre Ariane, dans le cadre d’un mariage (tel Paul Veynes dans les Mystères du gynécée), ou Sémélé, la mère du dieu, dans son apothéose après que Dionysos l’eut élevée des enfers à l’Olympe (tels Boyancé ou, plus récemment, Paul Sauron dans la Grande Fresque de la Villa des mystères, chez Picard). La question de l’identité et des fonctions de cette figure féminine énigmatique sera disctuée plus loin à propos de la domina dans le tarot, et plus précisément à l’occasion de la troisième lame, L’Impératrice.

Le cubiculum IV

Pour terminer cette première digression, une interrogation sur un conduit du cubiculum IV de la villa des Mystères, petite chambre qui jouxte la salle de la grande fresque et qui est décorée également de peintures ayant des scènes dionysiaques comme thème ; un conduit vertical qui, d’une niche, mène vers l’importante cave de cette riche demeure périurbaine. Bien que, après de longues discussions entre spécialistes, l’hypothèse que ces deux salles appartenaient à un lieu de culte bachique soit pratiquement rejetée par tous, l’existence de ce conduit, dans le cadre d’une catabase initiatique, reconnue sur la fresque, pourrait malgré tout remettre dans le domaine du possible cette hypothèse d’un lieu de culte privé consacré à Bacchus dans cette magnifique villa, la « fosse » et le domaine souterrain nécessaires étant présents.

Le changement de propriétaire intervenu avant l’éruption du Vésuve et les bouleversements qu’a connus alors cette villa ont malheureusement effacé toutes traces concrètes (hormis les peintures) qui pourraient confirmer cette hypothèse, car la pièce de la fresque était devenue un entrepôt à vin ; un mur du cubiculum voisin a malheureusement été abattu alors pour ouvrir une porte, entraînant la disparition d’une peinture.

  
Dans le cubiculum IV, la niche donnant accès au conduit qui mène au sous-sol.

Pour compenser l’inclinaison du sol, cette villa est entièrement bâtie sur un complexe de caves important sur l’arrière, sous les appartements privés. Le cubiculum IV, situé comme la mégalographie derrière les volets du centre, est situé sur la partie la plus haute de ce sous-sol.


     

Sans être en mesure de pouvoir visiter les caves, ou d’en avoir un plan et quelques photos, il est malheureusement impossible de rassembler d’autres indices, allant dans un sens ou dans l’autre. Cette digression sur les sous-sols de la villa des Mystères ne constitue donc qu’une pièce encore incomplète apportée à un vieux débat sous forme de question, montrant seulement que la disposition des lieux est conforme aux exigences des rituels d’initiation bachique en disposant d’un espace souterrain et d’un conduit menant aux pièces à décoration dionysiaque, un conduit pouvant faire office de fosse initiatique.

Le doute est cependant toujours fort car une objection de taille apparaît en visitant la maison : l’existence de deux autres niches identiques, bien qu'une soit bouchée. Cependant, parfois, pour ces rites, des lieux ont été peut-être détournés de leur destination première, comme à Bolsena, où un temple bachique souterrain a été identifié par Jean-Marie Pailler1, détruit, selon ce savant, pendant la répression des bacchanales au début du IIe siècle avant J.-C. Mais, selon Robert Turcan, autre grand spécialiste du bachisme romain, le lieu n’était qu’un relais d’un système d’égouts2. Les deux « bachologues » français ont sans doute raison ensemble, et il y aurait ici détournement d’un lieu « profane » en lieu initiatique souterrain.


1. Jean-Marie Pailler, Bacchus, figures et pouvoirs, Ed. les Belles Lettres, coll. « Histoire ».
2. Robert Turcan, Liturgies de l’initiation bacchique à l’époque romaine (Liber) - documentation littéraire, inscrite et figurée, « Mémoires de l’Académie des belles lettres », Ed. de Boccard.

Addendum à la digression dionysiaque

 

LE PETIT TEMPLE BACHIQUE DANS L’ENCEINTE
DU TEMPLE D’ISIS À POMPÉI

  

Il y a un autre lieu à Pompéi qui a pu servir à des initiations dionysiaques, offrant une architecture adaptée, c’est le petit temple bachique situé dans l’enceinte du temple d’Isis. Dedans a été trouvée la statue de Dionysos ci-dessus à droite, conservée au Musée archéologique de Naples. Ce temple ressemble beaucoup à celui figuré sur une série de reliefs, montrant une scène d’initiation dionysiaque, telle celle trouvée dans les jardins de Mécène et conservée au Musée capitolin de Rome, ou celle ci-dessous conservée au Musée archéologique de Naples.

    

Ce relief présente deux niveaux, un à la partie supérieure, à l’extérieur, où se reconnaît un petit édifice cultuel semblable, et un domaine souterrain en dessous, lieu de catabase, où se déroule un rite d’initiation. Or il y a aussi un domaine souterrain en relation avec ce petit temple à Pompéi. A l’intérieur, en effet, un muret cache un escalier qui descend dans un boyau, qui se termine au bout, à ce qu’il est possible de voir au « simple public », par la « fosse » initiatique.

  

  

Certes, le lieu est d’abord consacré à la déesse égyptienne Isis (hellénisée), et dans ce cadre Dionysos est identifié à Osiris, avec en conséquence le risque que des éléments nouveaux (mythologiques, rituels ou figuratifs) étrangers au bachisme classique soient introduits pour reconstruire la théologie de ce dieu – lui-même une synthèse entre l’ancien dieu latin Liber et le Dionysos grec. L’iconographie cependant montre ce Dionysos isiaque identique à sa représentation classique – la statue trouvée dans ce petit temple l’atteste –, sans altération exotique. Ce qui peut laisser supposer que la variante isiaque du dieu diffère fort peu de sa version classique pour ce qui est des cultes mystériques qui lui sont rendus dans ce cadre thélogique.

Pour le cas présent, la force de l’image du dieu Dionysos, installé et vénéré depuis longtemps dans cette Campanie grecque ou samnite fortement hellénisée, n’aura guère permis d’innovations notables ou de changements importants pour son appréhension dans la pensée religieuse locale ; son identification avec Osiris aura sans doute facilité l’introduction de l’isiasme assez tôt dans cette cité. Enfin, la présence de ce petit temple bachique dans ce temple dédié à Isis n’est pas sans relation avec les conseils des hermétistes de l’Antiquité tardive ou de Jamblique, lequel rappelle que ces lieux consacrés à Isis sont les plus « purs » pour entrer en contact avec les divinités ou Dieu lui-même, dans le cadre de la théurgie gréco-égyptienne (in les Mystères d’Egypte).




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