Le tarot de Dionysos

Interprétations Daimonax ©

 

 

I. – Le jeune homme du tarot : Dionysos (6/7)

12. Le Pendu (1/2)

Dans le rituel initiatique dionysiaque, depuis la terrible affaire des bacchanales en 186 av. J.-C. relatée par Tite-Live, une « descente » au fond d’un antre est attestée, à l’aide d’une machinerie, précise l’historien romain, qui tente de démontrer le charlatanisme présumé de la secte. Une descente naturellement suivie d’une remontée, même si l’annaliste ne le précise pas, signalant seulement que certains ne remontaient jamais, morts au cours de cette épreuve. Les rares informations disponibles sur cette partie du rituel transmises par Tite-Live ne permettent guère de cerner son déroulement dans le détail, d’autant que ses sources sont très partiales, et très anciennes aussi1.

Des informations complémentaires sur une descente dans un antre mystérique existent cependant pour d’autres rituels grecs, et le père Festugière a le premier tenté une reconstitution de l’initiation bachique à partir d’un autre rituel du même genre2. Cet éminent helléniste s’appuyait sur le témoignage précis et vécu de Pausanias, qui relate dans sa Périégèse le rite oraculaire de Trophonios à Lébadée, en Béotie :

[Livre IX-Béotie, XXXIX] : « Il n’y a point d’escalier pour arriver au fond. Lorsque quelqu’un veut entrer dans l’antre de Trophonios, on lui apporte une échelle étroite et légère ; en descendant, vous trouvez un trou (...). Il met ses pieds dans l’ouverture, et cherche à y rentrer jusqu’aux genoux. Aussitôt qu’ils y sont, le corps est entraîné avec autant de violence et de rapidité que l’est un homme par un de ces tourbillons que forment les très grands fleuves les plus rapides (...). On remonte par l’ouverture qui a servi pour descendre, et on en ressort les pieds les premiers. »

Le consultant est donc d’abord descendu dans une caverne, puis « englouti », les jambes en avant, dans une sorte de boyau. Les quelques rares recherches menées à Lébadée ont peut-être révélé l’existence d’un tel lieu, mais en guise de boyau il ne s’agirait que d’une infractuosité dans la roche, où l’on pouvait glisser seulement les jambes3. D’ailleurs, si la première partie du témoignage de Pausanias est précise, détaillée et concrète, sur cette expérience elle-même, apparemment purement psychique, il recourt à des métaphores fortes et surchargées, loin de l’objectivité et de la sobriété de la première partie ou de la fin, décrivant des émotions, des sensations et non plus les faits. Ensuite, le consultant est remonté à la surface « les pieds les premiers », nous informe le périégète, ce qui n’est possible qu’en étant tiré par les pieds, soit par des mains, soit par une corde, et par voie de conséquence la tête en bas – comme sur la carte 12 du tarot.

La ressemblance entre les deux rituels relevée par Festugière pour ce qui est de la descente elle-même permet de penser qu’elle se poursuit3 pour la remontée, et que l’initié aux mystères de Bacchus était alors, lui aussi, pendu la tête en bas pour être tiré hors de cette crypte. Cependant, à par ce comparatisme audacieux, rien dans la documentation connue n’a permis de le confirmer, de le préciser, ou de le rejeter. C’est là que la source tarot, reconnue ici, au moins avec les premières lames étudiées, comme représentant essentiellement des scènes d’un rituel initiatique orphico-dionysiaque, se révèle une fois encore prodigieusement riche avec cette lame 12-Le Pendu, en montrant, comme si on y était, la sortie de catabase, où le nouvel initié est extrait de l’adyton par un pied tiré par une corde.

Un détail important de l’image du tarot confirme cette interprétation de la scène : le sol se dérobe sous le personnage, figurant de la sorte, de manière fort simple, cette fosse d’où est extrait le jeune homme.

Les similitudes entre les deux rituels, les bacchanales relatées par Tite-Live et l’oracle de Trophonios, se prolongent par ailleurs dans la préparation du myste ou du consultant, qui doit accepter une abstinence sexuelle préalable, subir une série de purifications et respecter des interdits, tel le port de la laine. Autant de concordances qui permettent de penser que ce culte oraculaire de Trophonios, le dernier à être célébré en Béotie du temps de Pausanias (et même dès le Ier siècle, selon Plutarque), est affilié de près à l’orphisme. Dès lors, une extrapolation de cette description du rituel oraculaire peut être réalisée sans grands risques d’erreur au rituel initiatique du dionysisme orphique tardif, le « vocabulaire » religieux, l’eschatologie étant suffisamment proches pour les traits principaux.

La question du pied

Certes, Pausanias parle apparemment des deux pieds, du moins si l’on en croit la transcription classique, alors que Le Pendu du tarot n’est remonté de la fosse que par un seul pied. Le rituel que décrit Pausanias est lié à une préparation pour recevoir un oracle, et non à une initiation proprement dite. Les variantes, les différences entre les deux rituels ne devaient naturellement pas se limiter à l’objectif même, chacun exigeant ses propres spécificités. Pour ce qui est des deux pieds ou d’un seul par lequel était tiré le consultant ou le récipiendaire, cela constitue un écart somme toute assez limité ; cette différence, au contraire, peut permettre d’en saisir l’intention symbolique. Dans le cadre des mystères dionysiaques, si cette image du tarot est bien fidèle et peut être considérée comme un témoignage assez précis, voire vécu, il y a tout lieu de penser que ce n’était que par un pied que le myste devenu bacchos, « bachisé », était ramené à la surface, mais d’autres indices sont nécessaires pour conforter cette hypothèse.

La référence régulière, et même insistante, au « pied en avant » dans le dionysisme5, dans les danses par exemple, permet déjà d’oser une telle extrapolation et renforce la confiance en cette représentation tardive du tarot. Laquelle, en retour, renvoie peut-être à une nouvelle explication, ésotérique, de cette évocation régulière du « pied en avant », déplacée sur d’autres activités rituelles moins secrètes, comme la danse.

Cette interprétation s’appuie aussi sur la symbolique de l’« asymétrie déambulatoire », généralement figurée par le « mono-sandalisme »6. Ainsi de Jason, reconnaissable car il a perdu une sandale en traversant une rivière, caractéristique de ce héros annoncée dès les premiers vers des Argonautiques d’Apollonios de Rhodes. Ou encore de Cendrillon revenant de chez « le Prince  » – en réalité le roi des enfers, du monde souterrain des morts –, après avoir perdu une pantoufle. Des statuettes venues du sanctuaire d’Eleusis figurent également des mystes avec une seule sandale7, de même que des statuettes étrusques de Korée (Perséphone), comme ci-dessous, où seul son pied gauche est chaussé d’une sandale.

La marque de cette descente initiatique peut aussi prendre la forme d’une autre asymétrie marquant les pieds, comme dans l’histoire d’Achille plongé dans le Styx pour être invincible, mais dont seul un talon avait échappé à cette protection magique, ce qui lui fut fatal.

Cette asymétrie aux pieds semble bien être la marque symbolique, dans l’Antiquité grecque puis romaine, d’une descente initiatique dans le monde souterrain, et même bien plus archaïque encore que la Grèce ancienne si on en juge par l’étendue géographique du mythe de Cendrillon, ou plus généralement celle de cette caractéristique du pied différent au retour des enfers, existant dans de nombreux mythes.  

C’est sans doute à partir de cette marque du retour des enfers, d’une mort symbolique, qu’il faut comprendre cette différence avec l’oracle de Trophonios : l’initiation, la télété (l’accomplissement), implique une mort rituelle du myste, d’où une asymétrie marquant les pieds ; expérience ultime qui n’est pas exigée du consultant de l’oracle, qui reste sur le seuil des enfers, comme Ulysse, et qui donc garde la « symétrie » des pieds, en étant tiré de la crypte par les deux pieds.

Cette différence sur un pied est également suggérée avec la sandale perdue de Bacchus à la villa des Mystères de Pompéi (au même pied que la Korée étrusque, correspondant au pied attaché du Pendu), qui gît à la base du trône.

Cette sandale perdue de Bacchus a déjà été discutée plus d’une fois, seul Paul Veyne rejette cette marque comme étant celle d’une initiation. Mais personne ne semble avoir remarqué la cordelette qui enserre la cheville du pied privé de sandale. Un indice concordant complémentaire pour penser que l’initié était bien remonté de l’antre par un pied au moyen d’une corde, exactement comme le montre Le Pendu. Ensuite, cette corde devait être tranchée et le myste conservait, pour la fin de la cérémonie, ce nœud autour de la cheville, comme pour ce bacchos de Pompéi.

L’iconographie dionysiaque venue de Pompéi recèle un autre exemplaire de cette cordelette à la cheville, sur une grande mosaïque venue de la maison du Faune et conservée au musée archéologique de Naples. Cette œuvre monumentale ne serait pas romaine, car antérieure à la conquête de la Campanie par Sylla, et serait donc samnite (osque). Les Samnites étaient très imprégnés de culture hellénistique, et c’est donc d’abord une image grecque qui est reproduite ici.

 

L’intention synthétique de l’image, voulant montrer ou évoquer plusieurs choses à la fois, est manifeste. Bacchus est représenté jeune enfant sur un lion-tigre, un thyrse est posé au sol, face à la fosse initiatique – une des rares représentations de celle-ci, s’il en existe d’autres –, regardant dans le canthare (thème iconographique et rituel qui sera abordé plus loin, comme le fauve chevauché), nu, avec seulement ce nœud de cordelette à la cheville droite (la seule visible). Les ailes du jeune Bacchus peuvent surprendre, mais une mosaïque de Délos, à peu près de la même époque, montre un jeune Dionysos également pourvu des ailes et chevauchant une panthère.

Une mosaïque de Volubilis, au Maroc, comporte également ces deux symboles : un « mono-sandalisme » pour Dionysos – bien qu’il s’agisse de bottes « barbares » et non de sandales – et une attache à la cheville pour Ariane.

 

Modes d’altération

A part le costume médiéval et la simplicité de la potence dépourvue de poulie ou autre mécanisme pour tirer la corde, l’altération de la scène du rituel est ici aussi très faible, l’image de la fosse sous le jeune homme étant parfaitement conservée. Comme pour Le Bateleur, L’Amoureux, Le Chariot, c’est encore une scène du rituel qui est représentée, mais le secret exigé des mystes nous avait privés, jusqu’au tarot, de toute représentation ou description de cette remontée – excepté pour l’oracle de Trophonios grâce à Pausanias. Le modèle du tarot ici aussi semble bien être le rituel lui-même, alors connu et compris dans son intégralité, et non une reconstruction savante ou de vagues copies d’images romaines remontées incidemment à la surface.

Cette série du jeune homme du tarot présente une grande unité, semble être issue d’une même source, directement liée aux rituels des initiations bachiques. Les altérations et réinterprétations ultérieures sont infimes, seulement dues à des modèles sans doute usés et peu compréhensibles, mais n’ayant subi aucune contamination, hormis cet « habillage » médiéval. Ce qui est remarquable aussi, c’est que ces figurations sont des hapax, n’ont pas d’équivalent médiéval auquel les comparer, comme sorties de nulle part, avant que la source dionysiaque n’ait été reconnue par cette enquête.

 


1 Voir Bacchanalia, de Jean-Marie Pailler, Ed. Ecole française de Rome-de Boccard.
2 Voir Etudes de religion grecque et hellénistique, Festugière, Ed. Librairie philosophique Vrin.
3 Voir Trophonios de Lébadée, cultes et mystères d’une cité béotienne au miroir de la mentalité antique, par P. Bonnechère, Brill Leiden Boston 2003.
4 Voir les Lamelles d’or orphiques, Giovanni Pugliese Carratelli, Ed. Les Belles Lettres, coll. « Vérités des mythes (sources) ».
5 Voir Dionysos à ciel ouvert, Marcel Détienne.
6 Voir le Sabbat des sorcières, Carlo Ginzburg, Ed. Gallimard, coll. « NRF ».
7 Voir les Mystères d’Eleusis, Paul Foucart, Ed. Pardès.


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