Le tarot de Dionysos

Interprétations Daimonax ©

 

 

V. – Orphisme, autres cultes païens et bachisme (1/2)

10 et 13. La Roue de la Fortune et (La Mort)

Chacune des deux séries dans le plan général du tarot (voir l’introduction) possède en son centre deux images qui se répondent par leur sens immédiat : en haut une image du destin, de la « fortune » bonne ou mauvaise, et en bas le destin auquel aucun mortel ne peut échapper : l’innommable sous peine de malheur, la mort. Cette dernière image est aussi bien conforme aux représentations de danses macabres, assez fréquentes au Moyen Age.

La Roue de la Fortune met en mouvement circulaire deux formes animales vêtues comme des humains, l’une montant, l’autre, un singe, descendant. Par-dessus la roue, une sorte de portique où un sphinx monte la garde, un glaive en main. Un sphinx égyptien derrière un voile ou un sphinx grec ailé ? La réinterprétation des graveurs a dû pervertir l’original de l’imagier, car tout le contexte reconnu jusque-là est bien gréco-romain et non de l’ancienne Egypte des pharaons. Pour s’en convaincre concernant ce sphinx, une fresque d’Herculanum représentant la déesse Fortuna, dans un bâtiment officiel consacré à Auguste, place au-dessus de celle-ci une sphinge grecque typique, couchée sur un portique aussi. Le balancier qu’elle tient en main est l’équivalent symbolique de la roue figurée sur la carte ; une roue qui figure souvent à ses pieds.

  

Ainsi la déesse de la chance est-elle soumise à des règles elle aussi, mystérieuses comme la sphinge et bien réglées, à l’image de l’architecture du décor. Le message d’ensemble est fort semblable à celui qui émane de la lame 10-La Roue de la Fortune, ce qui est suffisant pour voir dans une ancienne figuration de Fortuna un schéma ancien repris par le tarot. Dès lors, il faut attribuer à des interventions malheureuses des graveurs ultérieurs les attributs égyptiens de ce sphinx, la transformation des ailes en voile tendu – le graveur de version Conver-Camoin a même ajouté la barbichette égyptienne, absente sur le Grimaud (souvent son modèle paraît en meilleur état que pour le Grimaud, mais il introduit aussi davantage de réinterprétations, comme ici).

La sphinge grecque est aussi présente aux côtés des trois Parques, comme complément de la notion de fatalité qui s’exprime sur le sarcophage avec Méléagre du musée du Louvre. L’une d’elles écrit une destinée, avec un pied posé sur une roue. Bien que ce ne soit plus Fortuna mais une Moire, l’association entre cette sphinge grecque et la roue des destinées est toujour présente. Cet ensemble sculpté de l’art funéraire impérial – donc bien en rapport avec une conception antique de la mort – suit un canevas assez proche de la carte du tarot : outre la sphinge et la roue du destin, le geste opposé des deux autres Parques – celle qui allume une torche et donne la vie et Atropos qui, en l’éteignant, y met fin – est analogue par le mouvement exprimé aux deux animaux habillés montant ou descendant sur la roue du tarot.

Dans l’iconographie romaine, la fortune et le destin sont bien symbolisés par une roue associée à une sphinge, ce qui permet aisément de concevoir le modèle premier, même s’il a disparu – ou n’a pas encore été mis au jour ou reconnu

Une mosaïque d’Herculanum semble présenter une synthèse des deux lames 10 et 13, avec plus d’un détail troublant. Non seulement la roue, où de chaque côté des vêtement signalent la richesse ou la pauvreté, est présente pour signifier cette conception ancienne des destinées, mais il remplace le sphinx par un crâne – résumé de la mort fauchant de la lame 13 – de singe, singe présent sur la carte du tarot. Le papillon entre la roue et le crâne symbolise la psychée, l’âme.

L’âme, la mort, une roue du destin, un symbole de l’équilibre avec l’équerre et le fil à plomb, et enfin un registre « animal » avec le crâne de signe – double dans le tarot –, tout cela est l’exposition imagée d’une théologie, une conception du des tin de l’âme après la mort. Un destin fait de cycles, avec période ascendante ou descendante, entraînant des retours réguliers de l’âme en un corps terrestre, parmi les vivants, mais une incarnation, pouvant être animale, selon les actes de la vie passée. Un message religieux que partageaient les orphiques et les pythagoriciens, ce qui les obligeait à un strict végétarisme.

Ces deux images du destin issues de la pensée mystique grecque, puis gréco-romaine, par leur position centrale, donnent le sens ultime de ces rites initiatiques, conforme à ce qu’on sait des rites à mystères en général : assuer une immortalité heureuse après la mort, par des purifications, échapper à des réincarnations malheureuses en ne commettant pas certaines fautes en ce bas monde. Quoique d’abord orphiques ou pythagoriciennes, ces notions ne sont pas absentes de ce bachisme tardif, et sont même la raison d’être des divers rites initiatiques de cette très ancienne religion gréco-romaine.

Le sol de la carte du tarot est à la fois terreux et ondulé, comme une surface liquide. C’est une référcnce au « bourbier » des enfers, selon les orphiques, où s’enlisent les âmes trop lourdes, les autres suivant le cycle des réincarnations (parfois animales), jusqu’à une libération finale. L’image du bourbier infernal rattache cette variante de la roue du destin plus précisément à l’eschatologie orphique, mais dans une version très populaire.

8. La Justice et Némésis

Cette fois l’imagier a pris un modèle des plus classiques pour représenter une allégorie de la justice, avec des attributs totalement absents de l’iconographie dionysiaque, et même romaine. Derrière cette allégorie se devine malgré tout l’ancienne Erynie qui accompagne Fortuna, Némésis. Une divinité que Gilles Sauron avait reconnue sous les raits de la daimon ailée de la villa des Mystères et qui est tout à fait à sa place aux côtés de La Roue de la Fotune, dont elle partage le glaive avec le sphinx de cette lame. Chez l’auteur païen tardif Ammien Marcellin (IVe siècle), elle « la reine des causes [dans la double acception du terme, logique et judiciaire], arbitre et juge dse événements ». Sous sa plume, Némésis et Fortuna sont les deux visages du destin, selon qu’il s’explique par la justice et l’ordre du monde ou selon les caprices du hasard, sans explication apparente de cause à effet, parfois injuste aussi.

L’éloignement avec le bachisme est ici tout relatif, son lien est même une indication sur la sociologie des sources anciennes de ce jeu. Quand Dionysos parrainnait les spectacles dramatiques, Némésis patronnait les jeux du cirque, chasses et combats de gladiateurs, et courses de chars – elle avait même un temple à un virage de la piste du cirque d’Antioche. Dans ecs milieux un peu sordides ont proliféré des collèges de nemesiaci, prêtres errants survivant misérablement de la crédulté popualire en vendant toutes sortes d’oracles inspirés par les deux divinités du destin, ou des pronostics au cirque. Ils étaient tellement nécessaires aux aspirations irrationnelles des couches les plus populaires de Rome, très superstitieuses, que l’empereur très chrétien Honoriius dut se résoudre, encore au Ve siècle, à les tolérer dans la Ville éternelle1.

Que la divinité préférée des jeux du cirque se trouve associée dans le tarot au dieu du théâtre et des spectacles est la trace d’un début de synchrétisme tardif, quand les milieux du spectacle se sont mélangés aux dernières heures du paganisme, ainsi que leurs croyances et pratiques religieuses, à cause des premières interdictions. La présence de Némésis et l’évocation de Fortuna dans un contexte orphique sont la marque que le dionysisme du tarot est celui des spectacles populaires de l’Antiquité tardive, juste au début d’une longue période de clandestinité, qui s’éteindra juste après la réalisation des dessins des cartes du tarot.

La position de cette carte entre La Papesse et L’Impératrice (voir le plan général dans l’introduction) replace cette femme malgré toutdans un contexte rituel et oblige à y reconnaître la domina reconnue sur les deux autres lames, dont les attributs indiquent une fonction particulière. Parmi ses fonctions, elle apparaît souvent statique, hors de la cérémonie, la présisdnt ou la contrôlant. Sa charge est la conservation des tablettes où sont inscrits les membres du thiase (voir la lame 2-La Papesse). Elle a donc aussi pour fonction de juger si le ou la récipiendaire peut être admis à l’issue de ses épreuves. Cela renvoie alors à sa carte symétrique, par son nom d’abord, Le Jugement.


1 Vor Chronique des derniers païens, par Pierre Chuvin, Les Belles Lettres, coll. « Histoire ». Pour cet historien, « le monde du spectacle semble avoir offert (au paganisme) un de ses meilleurs refuges » .


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