Le tarot de Dionysos

Interprétations Daimonax ©

 

 

III. – Silène et la domina dans le tarot (8/8)

(0/22) et 9. Le Mat et L’Hermite (3/3)

 

Question sur les fous du Moyen Age

Si cette image n’a pas le bouffon médiéval comme modèle, comme tous ont pu le penser jusque-là, une interrogation surgit par réaction : les fous du Moyen Age auraient-ils ce Silène comme modèle premier ? Déjà le terme de fou renvoie un peu à l’ancien dionysisme, les bacchantes étant appelées aussi « ménades », les « folles » ; ce terme de fou étant alors le masculin de ménade.

Bien des chercheurs se sont déjà penchés sur les fous du Moyen Age, mais aucun n’a pu déterminer la génèsese historique de ces personnes ou de leurs confréries. Certains se sont apesantis sur la marginalité de ces parias – alors que bien des confréries avaient pignon sur rue et leur fête officielle dans un cadre carnavalesque –, faisant un marxisme ou une sociologie rétrocative assez éloignés des réalités historiques. D’autres, plus prudents, comme Claude Gaignebet et J.-Dominique Lajoux1, se sont contentés de réunir les points signifiants pouvant avoir valeur de symboles, traçant ainsi un chemin qui se perd malheureusement dans l’obscurité de la société populaire médiévale, dans certains de ses aspects folkloriques, due au manque de documentation cohérente.

Parmi les caractéristiques relévées par ces chercheurs, le terme employé pour désigner la coiffe des fous pose un problème : le « coqueluchon », mot évidemment dérivé du coq, alors que de grandes oreilles (âne, lièvre, cheval, bouc, cochon...) les caractérisent surtout pour leur forme, sans rapport avec les gallinacés.

Claude Gaignebet et J.-Dominique Lajoux ont expliqué ce terme par le caractère érectile de la crête du coq, comme un phallus de mammifère, renvoyant alors à des significations sexuelles masculines exprimées par la pointe verticale de ces coiffes. Leur enquête a ainsi extrait un fou avec un phallus sur sa coiffe en train de tresser un berceau – autant d’éléments reconnus sur Le Mat et le modèle romain. Et cette recherche a fini par les amener sur un bronze romain « caché » dans les caves du Vatican, dont on ne connaît qu’une gravure, représentant un coq à bec de phallus, avec la mention en grec « Sauveur du monde ». Ces quelques fragments documentaires ne permettent malheureusement pas de reconstituer un tableau d’ensemble.

Ce détour par le coq permet de revenir au casque de gladiateur de Pompéi, qui figure en plus un sacrifice de volaille, sans doute un coq, devant une statue sur un socle, ce qui est très rare dans un contexte bachique.

Dès lors, il ne serait pas étonnant que la recherche sur l’origine, la génèse des fous en Europe aboutisse elle aussi au bachisme tardif, reconverti en mouvement carnavalesque, d’autant que ceux-ci sont d’abord des acteurs comiques, et que d’autres traits les rapprochent des membres du thiase (voir ci-dessous). Le terme du bouffon, qui a un rapport avec le verbe « bouffer », peut avoir comme source un personnage de la comédie atellane, Bucco, selon certains érudits ; quant au coq, il peut évoquer aussi un autre personnage de l’atellane, Maccus, qui en osque veut dire « jeune coq » – devenu à la fois Pulcinella (bec de poulet) à Naples ou Polichinelle à Lyon. A défaut de trouver les chaînons manquant entre les uns et les autres, cela ne reste qu’une piste ouverte, sans qu’il soit possible pour l’instant de savoir si elle mène quelque part.

Les oreilles

Les oreilles, quant à elles, ont un caractère animal les rapprochant de celles d’un porc, d’un bouc ou d’un équidé, âne ou cheval. Ells peuvent facilement être rapprochées des oreilles des satyres ou des faunes romains accompagnat Bacchus dans ses processions. Il y aurait là un reste des accoutrements, des déguisements et masques dont s’affublaient sans doute les participants aux cérémonies pour tenir leur rôle.

Les grelots et les boukoloi

Enfin, les grelots de ces costumes de fous – et de celui du Mat – sont présents également pour quelques personnages du thiase, des compagnies dionysiaques, avec les boukoloi, les bergers ou vachers. Cette ceinture de grelots n’est pas une invention faite pour ces fous du Moyen Age, mais était déjà usitée lors des cérémonies bachiques. Ces boukoloi sont aussi caractérisés par un bâton recourbé, outil de leur activité pastorale, bâton conservé aussi bien dans la main de L’Hermite que dans celle du Mat.

Parmi les différentes superpositions relevées à propos du Mat, il convient pour finir d’y ajouter celle du boukolos, le berger-vacher, ce qui expliquerait peut-être au passage la substitution restée sans réponse entre le bouc et un chien, qui serait alors surajouté par-dessus le bouc sacrilège, pour mieux le cacher, comme accompagnant naturellement ce pasteur dionysiaque.

L’Hermite

Si les énigmes posées par Le Mat ont permis de remonter à ces scènes cultuelles du bachisme romain, cette image, quoique synthétique, ne donne pas tous le termes importants de ce rituel. Le Silène avec le liknon au phallus et aux pavots, l’animal du sacrifice y sont, mais pas le personnage enveloppé dans un mateau qu’un autre bacchant guide. Ces lacunes sont comblées avec la carte symétrique du Mat, L’Hermite.

Sous cet éclairage, cette image aussi semble composite, présentant à la fois le myste enveloppé dans son manteau et celui qui le guide – d’ailleurs, le personnage « est guidé » par sa lanterne. Cette image synthétique a ensuite été perçue comme représentant un pèlerin, voire le « juif errant ». Contrairement à la carte précédente, le scepticisme sur l’origine bachique du personnage peut s’exprimer largement sur cette interprétation. Néanmoins, deux détails confirment cette affirmation.

D’abord les plis du manteau de L’Hermite, qui présentent une « anomalie » en enveloppant par le bas le bras gauche du personnage, plis peu conformes à la position du bras tenant le bâton. En revanche, si on e compare au modèle de la plaque Campana, où ces plis enveloppant l’avant-bras correspondent à la façon de le tenir à cette occasion, cette « anomalie » apparaît pour ce qu’elle est : un élément du modèle non altéré ni réinterprété. La ressemblance entre le dos du manteau du relief romain et la capuche de L’Hermite est elle aussi particulièrement frappante.

  

Une autre anomalie de la carte renvoie aussi à des rites mystériques : l’orthographe du nom de cette la lame, L’Hermite, avec un « h », et non « ermite ». Les ésotéristes se sont emparés de cette orthographe pour naturellement parler d’hermétisme, voir ici l’adepte de la philosphie alchimiste, et broder autour du mercure philosophal.

Le rapport à Hermès n’est cependant pas totalement faux, dans le sens où il s’agit d’un dieu « psychopompe », qui guide les âmes dans leur voyage vers l’au-delà. C’est sans doute pour cela que les deux jeunes chargés de guider le consultant de l’oracle de Trophonios étaient appelés les « hermai », guidant la nuit le pèlerin à travers les chemins escarpés de la gorge qui mène au Trophonion, selon le témoignage de Pausanias. Il ne serait pas étonnant alors que celui qui mène le myste enveloppé dans son manteau soit un « hermès », un guide sacré, complétant le caractère synthétique de figure de l’« hermite », représentant deux participants du rituel à la fois, celui qui est mené, enveloppé dans une grande couverture (comme le préconisaient aussi les pythagoriciens) ou un grand manteau avec capuche, et celui qui guide, l’« hermite » avec un « h ».

Enfin, le décor de L’Hermite est le même que celui de L’Amoureux, qui avait été reconnu comme figurant une corbeille. Il y a tout lieu d’y voir dans ce contexte une évocation du liknon qui devra lui être imposé sur la tête, l’artiste ayant déjà montré qu’il traitait graphiquenent de la même manière évocatrice les mêmes choses, comme avec les serpents ou le thyrse, ou encore les feuilles de lierre.

Une fois encore, c’est la figure de Silène qui a prêté son visage à ce personnage du tarot, en symétrie verticale avec Le Mat, d’une part, et en synthèse des deux autres présences de Silène reconnues avec Le Pape et L’Empereur, qui l’encadrent dans le plan général. Il serait alors tentant de voir dans La Justice, qui lui est horizontalement symétrique dans le plan général, une figure de la domina, comme pour La Papesse ou L’Impératrice. Mais aucun des attributs de cette femme ne se retrouve dans le bachisme tel que nous le connaissons ; elle sera donc traitée à part.

   

A propos des autres tarots

Après les tarots de luxe d’Italie, parmi les plus anciens conservés en France datant du milieu du XVIe siècle, celui de Jean Noblet trahit déjà beaucoup de réinterprétations qui ont épargné la version marseillaise. Le coqueluchon du Mat est tout à fait conforme à ceux en usage par les fous, sans le phallus mais avec des grelots. L’image du pantalon déchiré par l’animal est renforcé en lui montrant les parties exposées à la voracité ou la lubricité de la bestiole s’aggripant derrière, bien plus proche en cela du célèbre « Tricouillard » d’Angers, du XVe siècle, que du modèle marseillais. Ces distorsions confirment la valeur de la version provençale du tarot, de son authenticité comparée aux autres.


1 Voir Art profane et religion populaire au Moyen Age, Claude Gaignebet et J.-Dominique Lajoux, PUF.


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