Le tarot de Dionysos

Interprétations Daimonax ©

 

 

III. – Silène et la domina dans le tarot (7/8)

(0/22) et 9. Le Mat et L’Hermite (2/3)

 

Le bouc sacrilège

Après avoir bénéficié d’une hospitalité des plus généreuses de la part d’Ikarios, Dionysos lui fit don de la vigne. En ces temps très anciens, raconte la lgénde, le sacrifice d’animaux aux dieux n’existait pas encore, jusqu’à ce qu’un bouc sacrilège se dressa sur ses pattes et brouta le raisin de Dionysos. Pour expier cette faute, l’animal fut sacrifié au dieu de la vigne, ce fut le premier de tous. Et depuis c’est un bouc qui est sacrifié à Bacchus lors des cérémonies. Un bouc qui donne sa peau aux bacchants et bacchantes romains – la pardalide –, en lieu et place de la nébride, peau de faon ou de panthère, en usage chez les ménades grecques.

L’affrontement – l’agôn – entre Pan, ou un Egipan, et le bouc est du même registre, marquant l’irrespect dont fait preuve cette bête.

Le double sens du mot grec tragos, le bouc, donne déjà une indication sur les métaphores possibles, car il signifie aussi le très jeune homme libidineux, incapable de se comporter décemment avec les jeunes filles. Mais ce jeu de mots était-il compris des Romains ? (Alors qu’il était clair pour un Grec.)

Le thème figuré du bouc broutant la vigne appartient à l’Antiquité tardive, à un temps où les sacrifices sanglants commençaient à être interdits, comme idolâtrie contraire à la nouvelle religion. C’est le cas de la mosaïque de Vinon, en Narbonnaise (ci-dessus), ou encore celui de la mosaïque de Sarrin, déjà citée plus haut.

Dans ce dernier exemple (ci-contre à gauche), l’animal n’est pas dressé comme sur la mosaïque narbonnaise, mais il a quand même le pied posé sur la marche de la colonnette autour de laquelle s’enroule la vigne, et coiffée d’un grand calice.

Sur un combat entre le bouc et Pan d’un sarcophage bachique romain, un vase aussi est associé à l’animal se dressant sur ses pattes arrière (ou s’apprêtant à le faire comme à Sarrin).

Ce détour mythologique évoque par la cause le sacrifice du bouc des rituels bachiques, que des sarcophages plus anciens ont parfois représenté.

Enfin, il arrive aussi que ce soit Silène lui-même qui amène le bouc à immoler, le tirant derrière lui par les cornes, tout en portant sur la tête la corbeille sacrée, le liknon, ce van servant de berceau.

Ces quelques éléments sont réunis sur Le Mat du tarot. Cette image paraît alors superposer deux choses différentes. D’abord le sacrilège de l’animal dressé sur ses pattes, attrapant une chose (qui a conservé la silhouette de la grappe de raisin) appartenant au Mat-Silène, comme sortant de sa tunique ; animal situé derrière, qu’il mène ensuite à l’autel pour y être immolé. La question qui reste en suspens est la raison de la substitution entre le bouc et une sorte de chien.

La cérémonie du liknon

Le plus surprenant dans le dessin de cette lame sans numéro reste la forme de la coiffe du Mat, rappelant bien évidemment les fous du Moyen Age, les bouffons, et les compagnies de fous avec leur fête. Cependant, cette coiffe ne ressemble à aucun bonnet de fou connu – le coqueluchon –, pourtant abondammant représenté du XIIIe au XVIe siècle : toute la partie couvrant la nuque du personnage évoque plus des croisillons d’osier qu’une coiffe de tissu. ; sa partie supérieure semble comme posée sur cette partie tressée.

Ces quelques traits sont bien entendu à mettre en relation avec le liknon cérémoniel que porte Silène sur sa tête tout en amenant le bouc du sacrifice. De nombreuses représentations de ce panier existent dans le cadre d’un rituel bachique romain (époque impériale), sur lequel s’est longuement arrêté Robert Turcan, y voyant la scène d’initiation par excellence, le centre de la cérémonie. Celle-ci consiste à amener le futur initié voilé, enveloppé parfois dans une grande couverture, guidé par un membre du thiase, pour que le maître de cérémonie, figuré par Silène ou par une bacchante « domina », lui pose sur la tête ce panier d’osier, avec le voile encore posé dessus ou ayant glissé pour montrer le contenu : des pavots (par pudeur on lit souvent « fruits » dans les descriptions) et un phallus.

     

Un élément du décor de cette plaque Campana, déjà discutée à propos de La Tempérance ou de La Papesse, est également présent sur la mosaïque de Sarrin, c’est la colonnette (ici à gauche) avec le vase posé dessus ; peut-être une allusion par métonymie au sacrifice du bouc sacrilège.

Les détails du liknon, avec ses croisillons d’osier, sa silhouette, ses pavots et son phallus, fournissent ceux de la coiffe du Mat, où le phallus sous un voile (situation figurée par les lignes courbes paralèlles épousant les formes) est très net, ce qui oblige au passage à ne plus reconnaître dans la boule rouge un grelot de coqueluchon mais un pavot, comme on peut le voir nettement sur la plaque Campana du Louvre.

Le graphisme de l’imagier s’avère très moderne, à avoir décomposé son modèle en deux parties, puis recomposé avec deux axes distincts, le liknon lui-même, enveloppant sa tête verticalement, et le contenu voilé posé au-dessus horizontalement. Après avoir supperposé l’histoire de l’animal sacrilège et le fait que c’est Silène qui le mène au sacrifice, cet exploit graphique laisse entrevoir un artiste aux techniques parfaitement maîtrisées, d’un grand modernisme, et aussi d’une grande lucidité dans sa façon de transmettre occulté ce qu’il considérait comme secret.

Retour sur le mot « mat »

Le sens de « mort » a été donné au mot « mat », en le considérant comme d’origine arabe, ce qui avait permis de lier ensemble la lame sans nom et celle sans nombre. Dans le cas présent, à ce stade de l’iterprétation, la question de savoir qui est « le mort » se pose, car il ne peut s’agir du Silène liknophore. Si « mort » il y a, c’est Dionysos enfant démembré par les Titans – d’où une corbeille habituellement destinée aux bébés –, dont il ne reste que le sexe, à réveiller pour le ramener à la vie. Dionysos étant alors mort dans les mystères, l’air grave, recueilli s’impose dans ce deuil rituel.

A partir de là, un autre jeu avec le mot « mat » fraie son chemin, avec le sens de « mât », métaphore pour le phallus, à une époque où l’orthographe n’avait pas la rigueur des accents comme aujourd’hui. Un mât qui, du reste, a donné lieu à quelques jeux de mots en grec avec le mot « istos », à la fois mât des navires, comme dans l’Hymne homérique à Dionysos, où le dieu fait pousser sur le navire des pirates qui l’ont fait prisonnier, à partir du mât, une végétation luxuriante ; ou avec le sens de « métier à tisser », comme dans l’histoire des Myniades, qui, refusant de servir Dionysos, voient pousser la même végétation dionysiaque sur leurs métiers à tisser, istos. Une série de céramiques attiques, appelée les « Lénéennes », montre des bacchantes faisant une célébration autour d’un tronc ou d’un pieu, istos, muni d’un masque de Dionysos.

Cela étant, dans le cas du tarot, s’il y a une extension des acceptions possibles du mot « mat », elle ne devrait pas dépasser la simple image pour désigner le phallus que porte le personnage de la carte.

Rituel du liknon

Le rituel avec le liknon, considéré par Robert Turcan comme le moment le plus sacré de l’initiation bachique, est donc lui aussi présent dans le tarot, exprimé d’une façon synthétique, par superpositions d’éléments, superpositions que l’aspect de guingois du personnage suggère. Cette cérémonie d’initiation est plus d’une fois figurée avec force détails réalistes dans l’art romain, signe qu’un certain secret des rituels avait été levé pour cette phase des mystères. Mais le tarot a montré que d’autres rituels bachiques existaient parallèlement, présentant une importance au moins égale à l’« imposition » du liknon. S’agit-il alors, avec le tarot, d’un seul et même tituel, long et complexe ? Ou l’expression de plusieurs rituels différents, de plusieurs cérémonies bachiques distinctes, selon qu’il s’agisse d’une intonisation masculine ou féminine, du passage à un grade supérieur ou de simples honneurs rendus à date fixe au dieu ?

Un document exceptionnel permet déjà d’enchaîner quelques éléments de rituel entre eux, il s’agit d’un casque d’apparat de gladiateur provenant de Pompéi, dont les faces sont consacrées au bachisme des gladiateurs – qui sont aussi des artistes du spectacle, et qui avaient besoin, plus que d’autres, d’une religion du salut qui leur assure un paradis une fois rendu chez Hadès et Perséphone, leur permettant de mépriser la mort dans l’arène.

Au centre, on reconnaît la même scène que sur la plaque Campana du Louvre, avec Silène amenant le liknon, toujours vêtu du pallum quadratum, alors qu’un membre du tiase guide un récipiendaire enveloppé dans une grande couverture ; derrière, une bacchante fait résonner son tympanon.

Sur la droite, un autre membre du thiase prépare un animal sacrifié, sans qu’il soit possible de reconnaître un bouc ou un porc. Enfin, sur la gauche, une officiante s’adresse à un hermès ithyphallique. derrière cette effigie, une autre bacchante à genou, et enfin la table avec le calice et une sorte de sac posés dessus.

Ce dernier détail permet de distinguer la présentation des crepundia, des objets de la passion de Dionysos, posés sur une table comme sur la première lame du tarot ou sur le stuc de la villa Farnésine (voir troisième partie du Bateleur), de l’imposition du liknon au phallus, les deux cérémonies, ou plus exactement ces deux objets du rituel étant souvent confondus dans les analyses des documents dionysiaques romains.

Ce qui est étonnant dans la composition du casque, c’est l’aspect parallèle des trois scènes, qui semblent se dérouler simultanément en faisant intervenir des membres différents sur des espaces distincts, surtout pour ce qui est de la partie avec l’hermès et les deux bacchantes, la table aux objets les séparant de l’imposition du liknon. Ici aussi se pose encore la question de un ou de plusieurs rites distincts représentés ou évoqués.


Addendum iconographique à la cérémonie du liknon


Sarcophage dionysiaque au Musée archéologique de Naples.


Stabia, villa « San Marco » (cubiculum).


Sarcophage dionysiaque au musée des Thermes de Dioclétien (Rome) .

Silène et l’expression mystique du Mat du tarot de Marseille.


Musée capitolin (Rome).

     


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Racine du site bacchos.org

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