Le tarot de Dionysos

Interprétations Daimonax ©

 

 

III. – Silène et la domina dans le tarot (6/8)

(0/22) et 9. Le Mat et L’Hermite (1/3)

Ces deux images comportent certaines symétries antinomiques, qui avaient déjà servi d’indices pour la reconstruction du plan général dans l’introduction, et ne peuvent en conséquence être dissociées pour leur étude. Deux hommes déjà âgés, leur barbe blanche en atteste, marchant avec une canne à la main, l’un d’allure prudente, avisée, sage ; l’autre se présentant comme un fou, désarticulé. Bien interpréter l’un permettrait de comprendre l’autre et de dépasser la première dialectique immédiate qui se présente à l’esprit, entre sagesse et folie, interprétation philosophique légère, basique même. L’étude passée des lames précédentes a montré le caractère illusoire de ces interprétation de philosophes moralistes, et même illusionniste, pour masquer les scènes de rituel sous-jacentes – l’exemple de L’Amoureux est à ce titre parlant.

Problème d’étymologie pour Le Mat

Deux étymologies sont concurrentes, et chacune peut avoir ses arguments. Dans l’introduction, le mot « mat » avait été rapproché de l’arabe, où il veut dire le mort, comme dans l‘expression échéc et mat, qu’il faudrait écrire et comprendre comme le cheik (le roi) est mat, est mort. Cette étymologie avait retenue dans le plan en raison du point commun entre la carte 13, qui n’a pas de nom mais représente la mort, et celle-ci, sans numéro, en partant de la relation entre l’innommable – la mort – et les sans nombre, ceux qu’on ne peut compter, les morts, les hôtes d’Hadès, « celui qui reçoit la foule sans nombre ». La présence des Maures en Provence pendant plus d’un siècle rend tout à fait possible qu’un tel mot soit passé chez les Provençaux de l’époque, il est bien passé en Espagne avec le verbe matare, tuer, qu’on retrouve dans matador ou matamore.

Parallèlement, matto, en italien, veut dire le sot, le niais, bref : le fou ; étymologie qui répondrait mieux à l’image telle qu’elle se présente aujourd’hui. Le plus probable est que le milieu dont est issu l’imagier auteur de ce modèle concevait le mot italo-provençal et ce mot arabe comme étant liés, de la même famille, avec lequel donc on pouvait jouer, à une époque, pour signifier deux choses distinctes en même temps, ou établir un rapport philosophique, quasi théologique, entre la mort et la folie. Le sens italien a cependant pris l’ascendant, qui a fait que l’imagier a dessiné un personnage que ses contemporains devaient voir comme un fou, et par là même donner le sens du mot mat dans son acception italienne, bien que celle-ci soit matto et non mat seul. Comme pour l’étymologie du mot « tarot », encore inconnue, celle-ci reste des plus incertaines en l’état actuel des connaissances. peut-êter qu’une étude poussée de cette image apportera des arguments pour comprendre le sens des glissements et l’intention réelle de l’imagier anonyme.

Le Mat de la tenture de Dionysos

La tente copte du VIe siècle, dite de Dionysos, dont il a déjà été rapidement question à propos du Monde (21), fournit avec son Silène un modèle quasi parfait du Mat du tarot, de face cette fois. Même bâton sur l’épaule portant un petit sac et, plus stupéfiant, pratiquement le même costume. Cela permet de ne pas perdre de vue que le temps, chez les classes popualires, s‘écoule assez lentement, que les modes vestimentaires consevrent un caractère « traditionnel » très fort et évoluent assez peu dans le temps. C’est dans les classes supérieures, plus aisées, que les modes évoluent, dans des cadres de surenchère parfois. Le costume du Bateleur ou de L’Amoureux peut autant être daté du VIIe-VIIIe siècle que du XIIIe ou XIVe siècle, à la différence que ces costumes nous assez bien connus pour ces dates hautes, avec de nombreuses œuvres d’art qui permettent d’en prendre connaissance, alors qu’ils nous quasiment inconnus pour les dates basses.

L’« habillage médiéval » dont il avait été question à propos des premières lames doit en conséquence être nuancé, le modèle ancien dont a disposé l’imagier, issu d’un thiase dionysiaque bien vivant, pouvait tout à fait déjà avoir des costumes fort similaires. Similaires, mais pas toujours très bien compris non plus, car réinterprétés selon la mode exacte du temps. Ainsi, cette sorte de short assez large que porte le Silène de la tenture par-dessus ses collants bicolores (on dirait presque un collant du XVIe siècle) n’a plus été compris par l’imagier, qui y a vu plutôt une sorte de culotte bouffante. Il a en effet conservé cet élargissement au bas des cuisses, preuve de sa fidélité dans son office de reproduction.

      

Le Silène qui a servi de modèle à l’imagier devait donc avoir un accoutrement très proche de celui que porte Silène sur la tenture. Jusqu’à quand cette tenue a été portée et quand elle a été oubliée ? Deux questions qui sont pour l’instant restées sans réponse fiable, exploitable, et dont la résolution aurait pu déterminer une fourchette pour dater le modèle de l’imagier, le VIe siècle étant la date la plus basse, correspondant à ce modèle sur textile reconnu. (La question de l’animal dressé sur ses pates arrière sera traitée plus bas.)

A part le costume, c’est le petit balluchon porté sur l’épaule qui est le point commun le plus marquant entre le Mat du tarot et le Silène de la tenture copte de Dionysos, et c’est donc par là que commencera l’analyse de cette lame du tarot.

Le « sac » et les clochettes

Le Mat porte son balluchon de façon tordue sur l’épaule, et son costume des grelots, sonnailles qui naturellement en font un « fou » médiéval aux yeux de tous, un bouffon. Après le bateleur Bacchus, le bouffon Silène, son compagnon, cela ne sort pas du monde des spectacles populaires des bas et haut Moyen Age.

L’origine de ces grelots n’est cependant pas dû à ce glissement entre Silène et le fou, car l’association entre cette sorte de bourse au bout d’un bâton et un instrument mettalique pour sonner est déjà présente sur les ultimes représentations de bacchantes authentiques que l’Antiquité tardive a pu livrer.

    

Sur l’assiette à gauche, du VIe siècle, sont réunis Silène, dans une danse « folle » avec une outre sur les épaules, et une bacchante tenant une clochette (équivalent des grelots) et ce petit sac au bout d’un bâton, qui semble servir ici pour frapper la clochette, bien que rien ne soit assuré.

La mosaïque de Sarrin, parmi les ultimes témoignages de la théologie bachique, permet de relier encore ces divers éléments – et bien d’autres par la même occasion.

D’abord Silène, avec encore ce costume atemporel de paysan, tunique courte et collant, comme du reste la plupart des personnages du tarot, qui joue lui aussi de sonnailles, des cymbales. Ici (avec son costume), ce sont ces instruments sonores métalliques qui le relient au Mat du tarot. Là pareillement, le moment est une danse frénétique, mais l’outre qu’il portait précédemment est à terre et se vide sur le sol (peut-être un rapport avec la bacchante de L’Etoile)1. Au-dessus de cette danse à deux, une corbeille entrouverte d’où sort un serpent, comme sur la table du Bateleur.

La « nourrice » bacchante (reconnaissable à son épaule nue, comme sur la fresque de villa des Mystères de Pompéi) tient une clochette comme ses condisciples plus haut et cet objet, mais qui se présente un peu différemment. D’aucuns y ont vu un martinet, mais son usage semble être ici aussi de frapper cette clochette. Janine Balty2, qui a étudié la mosaïque de Sarrin, penche pour un februum, fouet à large lanière en cuir de bouc usité à l’occasion des Lupercales en février (d’où son nom), très ancienne fête romaine qui a disparu à la fin du Ve siècle. Opinion que ne partage pas Robert Turcan3, qui voit ici un éventail à banquet, qu’il a reconnu dans d’autres circonstances.

Un instrument similaire est aussi employé, quelques siècles avant, pour des scènes dionysiaques sur des sarcophages romains, où il ressemble davantage à un éventail, comme le pense Robert Turcan. Tenu tantôt par un silène, tantôt par un jeune satyre, dans le cadre d’un affrontement entre un bouc et Pan (ou un Egipan).



  

Un éventail ? Ou un februum ? Dans les deux cas il peut servir pareillement à frapper les clochettes pour marquer des temps forts du rythme de la danse, et les deux chercheurs auraient autant raison l’un que l’autre, selon les cas. Janine Balty avoue avoir pensé un moment, à propos du Silène de la tenture copte de Riggsberg, à un sac, un balluchon contenant les crepundia, les jouets de la passion de Dionysos qu’on présentait au myste (voir le chapitre sur Le Bateleur), idée qu’elle a abandonnée. Mais idée qu’a pu avoir pareillement l’imagier à partir de son modèle, qui par la culotte aussi ressemble à la tenture de Dionysos de la Fondation Abegg, avec un februum très large donc, prêtant d’autant plus à confusion que l’objet était devenu inconnu, oublié depuis la fin des Lupercales. Si Janine Balty avait donc renoncé à l’idée d’un balluchon contenant les crepundia, dans le cas du Mat cela semble bien avoir été l’intention de l’imagier.

Cette question mérite aussi d’être posée à propos du thyrse de Silène sur le stuc de la villa Farnésine, lors de la cérémonie d’allumage des torches. Son emblème debacchant est en effet décoré d’un ruban, comme beacoup de thyrses romains, mais l’un des côtés du ruban ressemble par sa silhouette aussi bien à un petit sac qu’à ce februum, avec en plus soit un pompon, soit plus vraisemblablement une clochette accrochée à son bout. Contrairement aux scènes où une bacchante ou Silène frappe les clochettes avec un februum ou un éventail, dans le cas de la villa Farnésine, de la tenture de Dionysos ou celui du Mat du tarot, cet ustensile est accroché au thyrse de Silène, d’où un bâton et non un petit manche, puisqu’il s’agit à l’origine d’un thyrse.

Le sens de cet objet reste encore très incertain, surtout qu’il a connu une évolution assez marquée, passant par une sorte d‘éventail, servant à l’arbitre d’un combat, au petit fouet des Lupercales, servant le plus prbablement à frapper une clochette, jusqu’au balluchon du Mat du tarot, plusieurs réinterprétations ont dû intervenir, qui laissent cette recherche sur une lacune.

Celle-ci aura mené d’un côté à ce combat entre un Egipan et un bouc, et de l’autre encore au bouc, par la « citation » des Lupercales avec le februum, puisque ce fouet rituel en lanière de bouc a été une interprétation rusée de Numa le Pieux suite à un oracle qui racontait que les femmes romaines, pour être fécondes, devaient être « pénétrées » par un bouc – plutôt qu’une pénétration sexuelle, indécente et révoltante pour l’esprit romain, ce fut cette lanière de cuir de bouc qui, frappée, « pénétrait » la peau des matrones à l’occasion de ces fêtes d’hiver. Un bouc qui se retrouve sur la mosaïque de Sarrin, comme le passage d’un relais, un détour necessaire, et dont l’histoire permettra de revenir à Silène, puis au Mat.


1 Il y a un doute sur le vin coulant de l’outre, Janine Balty craint que ce ne soit une intervention malheureuse du restaurateur, comme elle en a pu constater par ailleurs. Un doute subsiste donc sur ce point.
2 Janine Balty, la Mosaïque de Sarrin (Orsrohène), Librairie orientaliste Paul Geuthner-Institut français d’archéologie du Proche-Orient.
3 Robert Turcan, Liturgies de l’initiation bacchique à l’époque romaine (Liber), « Mémoires de l’Académie des belles lettres » (tome XXVII)-Editions de Boccard.

Sommaire

Racine du site bacchos.org

Ecrire à Daimonax
(Supprimer le NO[@]SPAM dans l’adresse.)