Néron en Orphée charmant les animaux sauvages sur le Pangée en Thrace
(à Pompéi, maison de Vesonius Primus,
via Vesuvio, rég. VI, ins. 14, 20.
)

Même menton, même cou, même coiffure et même nez, même face ronde que Néron.
La vêtement tout de pourpre, que porte Orphée ici, était le privilège exclusif de césar.

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Au-delà de cet aspect de la propagande impériale de Néron, anecdotique, cette représentation d’Orphée expose une part de la pensée religieuse de l’époque, bien entendu inspirée par l’orphisme populaire, avec certains lieux communs partagés par d’autres courants de pensée teintés de métaphysique platonicienne, reprenant certains codes graphiques pour les exprimer.

Ainsi appraît en premier une hiérarchie entre les animaux sauvages, entre le pur gibier en bas, chevreuil ou sanglier (qui peuvent eux-même s'opposer entre animal dangereux ou inoffensif pour l’homme), et le couple de lions en haut (s’opposant aussi, par le genre cette fois). Une expression imagée du régime végétarien que suivaient ceux qui avaient choisi la « vie orphique » (comme les pythagoriciens du reste), où même les fauves ne chassent plus leurs proies habituelles. Cela contraste avec de nombreuses peintures des jardins ou de viridaria de Pompéi, où l’ont voit souvent des chasses sauvages, des fauves ou des chiens attaquant des cerfs, des sangliers, etc. (IIIe style.)

Il se dégage également une dialectique entre la matière minérale, où les lignes droites et angles droits dominent, avec le mur situé derrière ou cette grande dalle se rapprochant du cube, et les courbes tordues de la lyre, par où s’exprime le « sublime » de sa musique, sa magie, ce sublime idéal du césar artiste. Cette dialectique lignes droites minérales et courbes de la lyre en bois se rencontre aussi sur la scène du Silène citharèdre de la villa des Mystères de Pompéi, réalisé un siècle plus tôt.

La comparaison entre ces deux représentations va plus loin, car, dans les deux cas, le manteau sert de liant entre l'instrument, le personnage, les éléments anguleux du règne matériel (minéral) domestiqué, et l’instrument aux formes courbes, d'origine végétale car en bois esssentiellement. Dans le cas de l’Orphée de Pompéi, ce liant du manteau, alors que la nudité du personnage est soulignée dans les deux cas, s’étend au lion à la droite du poète thrace, dont une partie est masquée par lui, comme partie de lui – un peu la même observation avec la lionne, mais de façon très atténuée. Cette idée du lion en partie masqué par une forme humaine, avec un manteau comme liant, un lion dominé, se rencontre aussi sur la carte 11 du tarot de Marseille, La Force. Orphisme et donysisme s’étaient depuis longtemps interpénétrés, se confondant même, comme à Cumes dans la Grande Grèce (Campanie italienne).

Il n’est donc pas étonnant de rencontrer les mêmes lieux dialectiques et symboliques dans ces deux fresques de Pompéi, orphique et dionysiaque. Dionysos est aussi souvent représenté domestiquant un fauve, une panthère, soit en l'abreuvant avec son canthare, soit en la chevauchant. Les interprétations respectives peuvent toutefois diverger sensiblement, tant chez les dévots de l’époque que chez les spécialistes actuels, mais le formalisme iconographique reste persistant dans les deux cas.

Enfin, ces deux représentations reprennent un même principe, la supériorité de l’esprit, soit le Silène regardant au loin par-dessus son instrument, par où s’exprime le sensible, lui-même au-dessus de l’inerte, soit, dans le cas de l’Orphée pompéien, la tête de celui-ci dépasse la limite du mur situé derrière, mais regarde le passant, à qui il s’adesse aussi pour le charmer. Mais chacun s’appuie pourtant solidement sur cette base minérale, Orphée est assis dessus et Silène a posé son pied sur la base de la borrne droite, sur laquelle il a posé son instrument.

Ce que d’une manière populaire on pourrait résumer aujourd’hui par la formule : la musique adoucit les mœurs.

Cette fresque d’Orphée date donc de la splendeur du césar artiste complet, dans le cadre d’une propagande de non-violence (cf. De la clémence, de Sénèque), du moins chez un riche particulier de cet îlot cossu de la cité campanienne. Peut-être faut-il lier la réalisation de ce motif, dont on a des traces ou fragments dans d’autres demeures de Pompéi, avec l’interdiction des jeux de gladiateurs dans cette ville décidée par Néron, après l’énorme rixe qui éclata en 59 dans les gradins du cirque entre supporters de deux écoles de gladiateurs rivales. A moins qu’il s’agisse d’une célébration du retour de Néron après sa tournée triomphale des concours et jeux grecs, à l’occasion du triomphe à Naples voisine qu’il s’adjugea à cette occasion.
Voir sur cet incident spectaculaire aux arènes de Pompéi, ainsi que sur Néron et Poppée à Pompéi, l’excellent site d’Alain Canu noctes-gallicanae.org.

Racine du site bacchos.org